La marche créative consiste à développer sa créativité en marchant, et deux chercheurs de Stanford en ont apporté une preuve expérimentale. Je vous propose de regarder ce que leur étude démontre réellement, où s’arrêtent ses résultats et comment transformer une simple promenade en rituel d’entreprise utile à l’innovation.
Avant d’être un sujet de recherche, la marche a été un rituel de dirigeants. C’est par là que je commence, parce que la manière dont une entreprise installe un rituel compte autant que le rituel lui-même.
| Le réflexe | Ce que montre la recherche | Le rituel |
|---|---|---|
| La réunion assise par défautLa marche créative reste rare en entreprise : la plupart des réunions se tiennent assises, autour d’une table, quel que soit leur objectif, alors que toutes ne demandent pas le même type de pensée. | Marcher libère la pensée divergenteUne étude de Stanford montre que la marche augmente nettement la production d’idées originales, à l’intérieur comme à l’extérieur, mais qu’elle dégrade légèrement les tâches qui exigent de la concentration. | Choisir la marche selon l’objectifLa marche devient utile quand elle est réservée à l’émergence d’idées, à deux ou trois personnes, sur un parcours préparé, et jamais imposée aux réunions de décision. |
Les rituels d’entreprise, terrain naturel de la marche créative
Une marche créative s’installe durablement quand elle devient un rituel, c’est-à-dire une habitude fixée par l’histoire de l’entreprise ou par les convictions de ses dirigeants. Les rituels les plus classiques se copient facilement. Ceux qui marquent une culture d’innovation, comme la réunion en marchant, résistent au copier-coller parce qu’ils traduisent une croyance réelle.
Ce qu’est un rituel d’entreprise
Si vous vous intéressez à la culture de l’innovation, il est passionnant d’étudier les rituels établis par tradition dans certaines entreprises connues. Un rituel est la démonstration des règles et habitudes fixées par la tradition et imposées par l’histoire de l’entreprise, ou par les croyances de ses dirigeants. Il rend visible ce que l’entreprise valorise vraiment.
Les déjeuners en deux par deux du Club Med ou les matinées surf d’Inside HR relèvent de la tradition. Aux débuts d’Amazon, Jeff Bezos utilisait d’anciennes portes comme bureaux pour montrer aux salariés que toute économie est bonne à faire : le rituel relève alors de la croyance du dirigeant.
Ces rituels peuvent être très classiques, comme :
- l’intégration des collaborateurs qui commence par la présentation de l’historique de l’entreprise, comme chez Raja ou chez Michelin ;
- les soirées « Pizza Tuesday » de Coca-Cola Australia ;
- les remises de prix de l’idée la plus innovante, comme chez Orange, ou les déjeuners d’entreprise, comme chez RegionsJob.
Les rituels qui ne se copient pas
Les rituels les plus intéressants sont tellement liés aux cultures d’entreprise qu’ils ne peuvent pas être copiés comme du prêt-à-porter. Je pense à la fête de la défaite d’Intuit, au chèque proposé aux nouveaux salariés de Zappos pour qu’ils partent s’ils ne sont pas là pour les bonnes raisons, ou aux hackathons d’Atlassian.
Chacun de ces rituels coûte quelque chose à l’entreprise qui l’organise : du temps, de l’argent ou une part de l’image de perfection qu’elle pourrait cultiver. C’est ce coût qui le rend crédible aux yeux des salariés, et c’est lui qui décourage les imitations superficielles.
La réunion en marchant, un rituel né dans la Silicon Valley
Parmi ces rituels, l’un est plus particulièrement attaché aux entreprises technologiques de San Francisco, où il a commencé : la réunion en marchant. Steve Jobs l’a popularisée avec les grandes marches qu’il faisait avec certaines personnes pour refaire le monde ou simplement réfléchir, comme le montrent les biopics qui lui sont consacrés.
Ce rituel n’a pas disparu avec lui, bien au contraire, car deux entrepreneurs influents perpétuent la tradition :
- d’un côté, Mark Zuckerberg, qui pour certains recrutements propose une promenade à travers Palo Alto jusqu’à un point de vue sur la ville ;
- de l’autre, Jack Dorsey, fondateur de Twitter et de Square, qui organise régulièrement ce qu’il appelle la « Gandhi walk » : une marche d’environ 3,5 kilomètres entre la statue de Gandhi située au terminal du ferry de San Francisco et le siège de Twitter sur Market Street.

Ce que l’étude de Stanford démontre sur la marche et la créativité
L’étude de Marily Oppezzo et Daniel Schwartz, menée à Stanford et publiée dans le Journal of Experimental Psychology, montre que marcher augmente nettement la production d’idées originales. Elle montre aussi une limite rarement citée : la marche aide à ouvrir le champ des idées, et elle n’aide pas à se concentrer sur une réponse unique.
Le protocole de Marily Oppezzo et Daniel Schwartz
À une demi-heure de train de la Silicon Valley, l’étude menée par Marily Oppezzo et Daniel Schwartz à l’université Stanford montre que la pensée créative, source de l’innovation en entreprise, profite de la marche. Elle repose sur quatre expériences menées auprès de 176 étudiants et adultes, placés dans quatre conditions :
- assis à l’intérieur, face à un mur blanc ;
- en marchant sur un tapis roulant, face au même mur ;
- en marchant à l’extérieur, sur le campus ;
- poussés dans un fauteuil roulant sur le campus, pour recevoir le même flux visuel que pendant la marche.
Ce dispositif permet de séparer deux effets que l’intuition confond : celui du mouvement physique et celui du paysage. Le résultat tranche en faveur du mouvement, puisque la marche sur tapis roulant face à un mur produit l’essentiel du bénéfice observé à l’extérieur.
Trois exercices, trois résultats
Une fois les conditions installées, les participants réalisaient des exercices utilisés pour mesurer leur créativité, leur production d’idées originales et leur capacité de pensée divergente. Les deux premiers exercices confirment l’effet de la marche, et le troisième le contredit, ce qui rend l’étude beaucoup plus utile qu’un simple éloge de la promenade.
Le premier exercice consistait à trouver un maximum d’usages originaux à un objet, comme un trombone ou un pneu. Une réponse était considérée comme originale si aucune autre personne du groupe n’avait eu cette idée. Résultat : la production créative augmente en moyenne de 60 % en marchant, que la marche ait lieu à l’extérieur ou sur un tapis roulant.
Le deuxième exercice évaluait la production créative à travers des analogies spontanées. Par exemple, la réponse « un soldat souffrant de stress post-traumatique » est une analogie complexe d’un cambriolage, car elle capture le sentiment de perte et de violation, ce que ne font pas « une maison vide » ou « des tiroirs ouverts ».
Résultat : 100 % de ceux qui ont marché à l’extérieur ont produit au moins une analogie originale de bonne qualité, contre la moitié de ceux qui étaient restés assis. La différence entre invention et innovation commence souvent là, dans la qualité du rapprochement inattendu.
La marche aide à produire des idées, moins à se concentrer
Le troisième exercice consistait en une tâche d’association de mots, souvent utilisée pour mesurer la concentration. Trois mots sont donnés, et les participants doivent trouver le mot qui s’associe aux trois. Par exemple, quel mot peut être utilisé avec Adam, terre et douche ? La réponse est pomme, et les marcheurs l’ont trouvée moins souvent.
Le contraire de ce qui était attendu est arrivé : ceux qui ont répondu en marchant ont obtenu des résultats légèrement moins bons que ceux qui étaient restés assis. Ce résultat met en évidence que la marche est bonne pour émettre des idées et beaucoup moins pour se concentrer sur une réponse juste.
Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose.
Friedrich Nietzsche
J’ai résumé l’étude et ses conséquences pratiques dans une minute créative en vidéo :
Marche créative, atelier en salle ou temps de concentration : comment choisir
Le bon format dépend de ce que vous attendez de la réunion. La marche créative sert l’émergence d’idées à deux ou trois personnes. L’atelier en salle sert la production collective et la mise en forme, quand le temps de concentration assis sert l’arbitrage et le choix final. Mélanger ces objectifs dans un même format dégrade les trois.
Comparer les trois formats selon vos critères
Trois critères suffisent pour choisir : le type de pensée attendu, le nombre de participants et la trace écrite nécessaire. La marche gagne sur la pensée divergente en petit groupe, la salle gagne dès que le groupe grandit, et le temps assis gagne dès qu’il faut trancher. Le tableau suivant résume cet arbitrage :
| Critère | Marche créative | Atelier en salle | Temps de concentration |
|---|---|---|---|
| Type de pensée | Divergente, ouverture du champ | Divergente puis convergente | Convergente, choix d’une réponse |
| Taille du groupe | Deux à trois personnes | Cinq à douze personnes | Seul ou en binôme |
| Trace écrite | Notes dictées sur téléphone | Supports visuels partagés | Décision documentée |
| Moment du projet | Exploration | Exploration et structuration | Arbitrage |
| Risque principal | Idées perdues faute de notes | Conformisme de groupe | Fermeture trop rapide |
Les signaux qui plaident pour la marche créative
Certains signaux indiquent que vos réunions gagneraient à sortir du bureau. Ils se repèrent sans outil, en observant simplement la manière dont vos équipes produisent des idées et la place que prennent les écrans dans leurs échanges. Voici ceux que je rencontre le plus souvent en entreprise :
- les mêmes personnes monopolisent la parole en salle de réunion ;
- les idées produites ressemblent à celles du trimestre précédent ;
- les échanges en tête-à-tête se résument à un compte rendu de tableaux ;
- les écrans captent l’attention dès que la réunion ralentit ;
- les équipes disent manquer de temps pour réfléchir, alors que leurs agendas débordent de réunions.
Comment organiser une marche créative
Une réunion créative en marchant s’organise un minimum. Marcher avec quelqu’un devient plus personnel qu’une réunion rigide, qui enferme dans des réflexes anti-innovation, comme écouter d’une oreille distraite en regardant ses pieds. Six précautions suffisent pour que la promenade produise des idées plutôt que des ampoules.
Sélectionner le type de réunion adapté à une promenade
Évidemment, toutes les réunions ne se prêtent pas à l’exercice. L’idéal consiste à rassembler un petit groupe avec, comme objectif de réunion, l’émergence d’idées. Pensez aussi que ce type de réunion permet d’être plus personnel et informel, ce qui libère des propos que la salle de réunion retient souvent.
Préparer le chemin en fonction de la durée de la réunion
La promenade entre les bureaux de Square et la statue de Gandhi, ou entre ceux de Facebook et le point de vue, dure une trentaine de minutes. Identifiez aussi des parcours de quinze minutes à une heure. Évitez les parcours bruyants, trop pentus ou encombrés, et ayez une destination en vue, comme un point de vue ou un lieu particulier.
Idéalement, planifiez un retour par un chemin différent de l’aller, car un aller-retour casse l’effet « aller quelque part ». Et vérifiez la météo.
Adapter la marche créative au nombre de participants
Il est difficile de marcher à plus de trois côte à côte sans se retrouver derrière ou sur la route. Une marche à neuf personnes peut rapidement devenir trois réunions de trois personnes, ou quatre réunions de deux avec quelqu’un laissé à part. Le format idéal reste donc le binôme ou le trio.
L’idéal est la réunion à deux, comme un point de suivi ou un entretien dans lequel l’absence de formalisme permet de mieux cerner le candidat.
Prendre en compte la vitesse de votre interlocuteur
Le rythme de la marche se cale sur celui de la personne la plus lente. Vous êtes loin de ce que les Américains appellent le sweatworking, mélange de sueur et de networking, où vous invitez clients, prospects ou fournisseurs à courir avec vous, à vous entraîner en salle ou, en ce qui me concerne, à surfer.
Partir léger pour une marche créative
Gardez juste votre téléphone pour prendre ou dicter des notes si vous ou l’un des participants trouvez une idée de rupture. Vous n’êtes pas à l’abri d’en trouver une, si vous savez la reconnaître. Le reste du matériel, ordinateur, dossiers et supports imprimés, ramène la réunion au bureau.
Votre équipe produit-elle encore des idées neuves ?
Vos réunions tournent en rond malgré tous vos efforts ? Commencez par diagnostiquer le niveau réel de votre équipe et découvrez comment aider votre équipe à devenir créative avec des pratiques adaptées à son quotidien.
Prévenir les participants à l’avance
Prévenez les participants à l’avance, histoire de ne pas vous retrouver avec quelqu’un en talons hauts ou en chaussures neuves. L’objet de la réunion en marchant consiste à se concentrer sur ses idées plutôt que sur ses ampoules. Précisez la durée, le parcours et le sujet, pour que chacun arrive avec une question en tête.
Comment je peux vous aider à installer des rituels créatifs
Installer une marche créative dans une entreprise demande plus qu’une note de service. Il faut choisir les réunions concernées, former les managers à animer sans support et relier le rituel à la culture d’innovation existante. J’accompagne ce travail sous deux formes, selon que votre besoin porte sur l’élan ou sur la méthode.
Une conférence pour lancer le mouvement
Mes conférences sur la créativité et l’innovation montrent à vos équipes pourquoi certaines idées n’émergent jamais en salle de réunion, et comment des rituels simples changent la donne. L’objectif consiste à créer un diagnostic partagé par les dirigeants, les managers et les équipes, avant de modifier les habitudes.
Un atelier pour pratiquer la marche créative
Mes ateliers et masterclass font pratiquer la marche créative en conditions réelles, avec vos sujets, vos parcours et vos contraintes. Les participants repartent avec des questions de départ, des règles de prise de notes et un calendrier d’essai sur quelques semaines, que chaque manager peut tenir seul.
En conclusion, la marche créative se prépare comme une réunion
La marche créative fonctionne parce que le mouvement libère la pensée divergente, et elle échoue dès que vous lui demandez de trancher. Réservez-la à l’émergence d’idées, à deux ou trois personnes, sur un parcours préparé. Le reste de vos réunions peut rester assis sans aucune culpabilité.
Maintenant, si la marche favorise la créativité, Archimède n’a pas lancé son Eurêka en marchant. Je reste un fervent partisan de la douche ou du bain ! Allez, ofuro pour tout le monde, et une marche créative pour vos prochaines idées ! J’ai aussi raconté comment j’alterne retraites créatives et retraites productives dans mon article créatif ou productif.
Questions fréquentes sur la marche créative
Est-il prouvé que marcher rend plus créatif ?
Oui, une étude de Marily Oppezzo et Daniel Schwartz à Stanford montre que la production d’idées originales augmente en moyenne de 60 % en marchant. L’effet porte sur la pensée divergente : trouver beaucoup d’idées. Pour se concentrer sur une réponse unique, la marche n’apporte aucun bénéfice.
Faut-il marcher dehors pour profiter de l’effet de la marche sur la créativité ?
Non, l’étude de Stanford montre que la marche sur tapis roulant face à un mur blanc produit l’essentiel du bénéfice. Le mouvement physique compte davantage que le paysage. Marcher dehors reste agréable et favorise l’échange, mais l’effet créatif tient d’abord au fait de marcher.
Combien de personnes pour une réunion en marchant ?
Une réunion en marchant réunit deux ou trois personnes au maximum. Au-delà, le groupe se scinde naturellement en sous-groupes qui ne s’entendent plus. Le binôme convient parfaitement aux points de suivi, aux entretiens et aux séances d’idées, à condition de prévoir un téléphone pour noter.
Quelles réunions ne doivent pas se tenir en marchant ?
Les réunions de décision, de calcul ou d’arbitrage gagnent à rester assises, car la marche dégrade légèrement les tâches de concentration. Les réunions de plus de trois personnes et celles qui exigent des documents partagés relèvent aussi de la salle de réunion.



