Pour illustrer la complexité de VUCA J’aurais évidemment pu commencer par James Gleick et de son ouvrage « Chaos : Making a new science », mais la complexité, dans le cadre de VUCA en tout cas, ne concerne pas le chaos.
Comme nous l’avons déjà vu avec la matrice Cynefin, la complexité est le prélude au chaos, pas le chaos. #fautpastoutmélanger
Faut pas mélanger sinon, nous n’allons pas nous en sortir.

Le premier spécialiste de la complexité, que l’on site parfois sans le connaitre est Blaise Pascal. Celui-ci en décrit les enjeux. dans les quelques lignes, qu’il adresse à ses anciens maîtres jésuites le 4 décembre 1656.
« Mes Révérends Pères, mes lettres n’avaient pas accoutumé de se suivre de si près, ni d’être si étendues. Le peu de temps que j’ai eu a été cause de l’un et de l’autre. Je n’ai l’ait celle-ci plus longue que parce que je n’ai pas eu le loisir de la faire plus courte […] ». Je résume : cette lettre est longue car je n’ai pas eu le temps de la faire courte.
Parfaite illustration que la complexité est naturelle et que la simplicité est compliquée.
La référence à Pascal dans le contexte de la complexité suggére une métaphore plus large de la prise de décision dans des situations incertaines et complexes, typiques du monde de l’entreprise. Les managers doivent souvent opérer dans des environnements où l’information est incomplète, les résultats incertains, et les décisions requièrent de jongler entre différents risques et opportunités – un parallèle abstrait avec le type de réflexion que le Pari de Pascal incarne.
Ainsi, bien que Pascal n’ait pas écrit directement sur le management, les principes sous-jacents de ses idées philosophiques et théologiques sont pertinents pour la gestion de la complexité dans les entreprises, où la prise de décision est souvent une question de navigation à travers l’incertitude avec sagesse et prudence.

Edgar morin
Pour continuer dans le champ philosophique, c’est Edgar Morin qui, à partir des années 60, a commencé par expliquer que les situations complexes sont caractérisées par la coexistence de logiques différentes qu’il n’est pas possible de réduire sans en dénaturer le sens. C’est à dire que pour lui, décomposer un système complexes en systèmes plus simples risque de nous faire tomber dans la simplicité.
Et pour lui, c’est pas bien. Voilà voilà.
Edgar Morin, c’est comme si un jour, la complexité elle-même avait décidé de prendre forme humaine et de mettre un chapeau. Il a apporté une contribution monumentale à notre compréhension du monde avec sa théorie de la complexité.
Théorie de la complexité
Pour lui, les choses ne sont jamais simples, et essayer de les rendre telles, c’est comme essayer de mettre un carré dans un trou rond. Pour comprendre la réalité, il a plaidé pour une approche holistique et multidimensionnelle. C’est une approche qui ne se contente pas de décomposer les problèmes en petites pièces détachées, mais qui les envisage dans leur entièreté, dans leur contexte, dans leur tissu connectif. C’est pas du Dali, c’est de la pensée complexe.
Selon lui, c’est une véritable symphonie de logiques variées qui coexistent, et toute tentative de simplifier ce concert en en retirant des instruments ne ferait qu’en altérer la mélodie. Autrement dit, Morin nous avertit : s’acharner à découper un système complexe en sous-systèmes plus simples, c’est risquer de perdre la richesse de l’ensemble dans une illusion de clarté.
Dans le contexte des affaires, s’inspirer de Morin, c’est accepter que nos organisations sont des organismes vivants évoluant dans un écosystème, et non des machines bien huilées fonctionnant en vase clos. C’est reconnaître que nos collaborateurs et nos clients sont des êtres humains avec toute leur complexité, et non de simples ressources ou consommateurs.
En bref, Edgar Morin est le grand-père qu’on aurait tous aimé avoir, maintenant que Michel Serres est mort, pour nous expliquer que le monde est complexe et que c’est ce qui en fait tout l’intérêt.
Je vous invite par commencer par (essayer de ) lire un chapitre ou deux de « La Méthode » avant d’aller secouer l’arbre de l’innovation. Dans ce livre il y explore des concepts tels que l’auto-organisation, la rétroaction, et l’interdépendance, qui sont autant de pierres angulaires pour comprendre les systèmes complexes, qu’ils soient biologiques, écologiques, sociaux ou économiques.
C’est dans ce livre qu’il introduit son principe de » dialogique* » dans lequel deux ou plusieurs logiques différentes sont liées en une unité, de façon complémentaire, concurrente et antagoniste sans que la dualité se perde dans l’unité. (sic). Il donne ici l’exemple de la science qui se conçoit sur des hypothèses et l’imagination mais requiert rationalité et validation.
* Je reste simple car il parle aussi de » récursivité « , selon lequel l’objet produit est producteur du sujet qui le produit. L’oeuf et la poule. Ce qui s’accorde bien avec les boucles de rétroaction positive des systèmes dynamiques non-linéaires, qui est inclus dans la contradiction dialectique cause/effet. #aspirine
Clayton Christensen
Pour une approche plus terre à terre et proche de la réalité de l’entreprise, je peux aussi citer Clayton Christensen. Consultant, professeur à la Harvard Business School et Mormon. Il est surtout connu pour avoir développé la théorie de l’innovation disruptive publiée en 1995 dans l’article « Disruptive Innovation » dans le Harvard Business Review.
Il a détaillé ce concept dans son livre de 1997, « The Innovator’s Dilemma », qui a conduit des publications telles que « The Economist » à le nommer le penseur en management le plus influent de son époque.
C’est lui, au grand dam de Jean-Marie Dru qui a fait sortir le terme de disruption du monde de l’électricité et de la communication.
La disruption, simplicité contre complexité
La disruption, a été un mot à la mode qui a fait saigner les tympans des adeptes d’innovation à force d’être utilisé pout tout et n’importe quoi et fait froncer les sourcils des puristes du management. La disruption, c’est le zoomer qui demande les pratiques de télétravail en 2019 ou le client qui souhaite savoir s’il peut louer votre produit plutôt que de l’acheter.
La disruption décrit un processus par lequel une entreprise de moindre envergure avec moins de ressources parvient à défier avec succès des entreprises établies. En ciblant les segments négligés par ces dernières, les innovateurs disruptifs gagnent du terrain en offrant une fonctionnalité plus adaptée, souvent à un prix inférieur grâce à l’utilisation des technologies
Elle a secoué les industries, démantèlé les anciens modèles d’affaires et fait table rase de certaines pratiques pour introduire de nouvelles règles du jeu, souvent à la consternation de ceux qui étaient bien installés au sommet de la pyramide.
Christensen a également souligné l’importance de comprendre la différence entre l’innovation continue, axée sur la maximisation du profit, et l’approche radicale qui rend les produits et services plus accessibles et abordables à une population plus large. Exactement que je l’ai fait en baissant mes honoraires de recruteurs pour proposer des services d’engagement des collaborateurs.
Pour qu’une innovation disruptive soit couronnée de succès, elle doit reposer sur une technologie, un modèle d’affaires innovant, et un réseau de valeur cohérent où les fournisseurs, partenaires, distributeurs et clients bénéficient tous du succès de la technologie en question. C’est la même stratégie que nous avons mené, dans le cadre de Technoraid, quand nous avons transformé cette entreprise de logistique et de conception automobile en agence de « création d’aventure ».
Et c’est là que nous rejoignons la complexité car la disruption est une réponse épidermique et naturelle à celle-ci ! Elle incarne l’adaptation et la survie du plus apte dans le contexte des affaires. Si la complexité est un océan agité, la disruption est le surf qui nous permet de glisser sur les vagues plutôt que de se noyer dans les remous du changement.
La disruption est le parfait exemple de la guerre entre l’innovation de la simplicité de jeunes startups contre la complexité historique des produits des entreprises établies qui à force d’amélioration continue, se retrouvaient à vendre des produits qui s’adressaient à des clients de plus en plus gros et de moins en moins nombreux.
Alors, quand on parle de disruption, n’oublions pas qu’elle n’est pas juste une stratégie agressive de start-up. C’est une réaction organique au monde complexe dans lequel nos affaires se déploient. C’est la recherche de raccourcis simples qui ont des effets maximums, comme le HR Hacking dans les ressources humaines. Et pour naviguer ces eaux tumultueuses, il faut plus qu’un MBA et une bonne vieille matrice SWOT. Il faut un esprit aguerri, capable de voir l’ordre dans le chaos, le potentiel dans le risque.
À méditer autour d’un bon café équitable, tiens !
Je m’arrête là pour la liste des auteurs sur la complexité qui intéressent les managers, mais évidemment, j’aurais pu aussi citer Emery et Trist (1965) qui parlent de « turbulence », Rittel et Webber (1973) et leurs « sacrés problèmes », Mitroff et Emshoff (1979) et leur « mal structuré » ou Ackoff (1979) qui écrit longuement sur le « désordonné (messy) » pour décrire des aspects de situations que l’on appellerait probablement une situation de complexité dans le cadre de VUCA.
Quand je vous dit que la complexité est facile. Et attendez de découvrir le monde de la fragilité !
Que faire de la complexité de VUCA ?
Dans un élan philosophique et managérial, j’ai tenté dans cet article qui m’a pris une bonne semaine, d’explorer la notion de complexité à travers les prismes de penseurs tels que Blaise Pascal et Edgar Morin, avant d’atterrir sur le concept plus concret de la disruption par Clayton Christensen.
Pascal, avec son célèbre adage sur la longueur de ses écrits faute de temps, illustre la difficulté naturelle de parvenir à la simplicité. Cette idée est transposée dans le management où les décideurs font face à l’incertitude et à des situations complexes, rappelant le « Pari de Pascal » où le choix s’opère dans le doute et l’incertitude.
Edgar Morin, quant à lui, approfondit cette idée en soulignant que la complexité réside dans l’interconnexion des différentes logiques au sein d’un système. Réduire cette complexité en la décomposant peut aboutir à une perte de sens, car les systèmes complexes, tels que les organisations, doivent être envisagés dans leur globalité et leur contexte.
Christensen apporte la notion de disruption dans le monde des affaires, décrivant comment les nouveaux venus peuvent bouleverser les marchés établis en ciblant les besoins négligés et en proposant des solutions plus adaptées et souvent moins chères.
Pour les managers, voici des pistes d’actions concrètes basées sur ces idées :
- Accepter la complexité. Reconnaissez que la simplification excessive peut être contre-productive. Valoriser les approches multidimensionnelles qui prennent en compte les différentes facettes d’une situation. Ce qui explique mon adage » La réponse à la complexité n’est pas toujours la simplicité mais c’est toujours de chercher à la comprendre ensemble «
- Décision dans l’incertitude. Utilisez le principe du « Pari de Pascal » pour faire des choix éclairés, même en l’absence d’information complète, en évaluant les risques et les opportunités. Si vous n’êtes pas chirurgien du coeur ou pilote d’avion, tout devrait bien se passer, et sinon, vous faites demi-tour et emprunter un autre chemin.
- Innovation holistique. Vous pourriez vous inspirer de la théorie de la complexité de Morin pour encourager des stratégies d’innovation qui considèrent les interdépendances au sein de l’organisation et avec l’écosystème extérieur. Organisez des groupes de travail, comme les groupes tendances dont nous avons parlé dans l’article sur l’incertitude de VUCA.
- Adopter une vision « dialogique » : Comme suggéré par Morin, intégrer et gérer les tensions entre différentes logiques (par exemple, la tradition vs l’innovation) sans chercher à les résoudre par une simplification excessive.
- Stratégie de disruption. Suivre l’exemple de Christensen en identifiant les opportunités pour des innovations disruptives au sein de votre secteur, en ciblant les besoins insatisfaits et en exploitant les technologies pour offrir de nouvelles solutions plus faciles à utiliser et plus simples à vendre.
- Management agile/ Adopter une approche agile pour la prise de décision et l’innovation, permettant une réaction rapide aux changements et une évolution constante des stratégies d’entreprise.
En somme, ces réflexions soulignent l’importance pour les managers de naviguer avec sagesse dans un monde complexe, en valorisant la pensée systémique et en étant ouverts à l’innovation disruptive. C’est le chemin à suivre pour maitriser la complexité de VUCA. Facile.
les auteurs de VUCA
- Les auteurs de la volatilité : Peter Diamandis et Ray Kurzweil
- Les auteurs de l’incertitude : Frank Knight et Donald Rumsfeld
- Les auteurs de l’ambiguïté de VUCA : Nassim Taleb et David Wilkinson




