La suite cachée de Richard Pascale : cartographie des modes managériales 2000-2026
Les modes managériales rythment la vie des entreprises depuis soixante-quinze ans avec une régularité d’horloge suisse, et un coût humain qu’aucun reporting financier n’enregistre. En 1990, le sociologue Richard Pascale publiait dans Managing on the Edge un graphique devenu culte, qui empilait trente-sept concepts successifs entre 1950 et 2000 : Decision tree, theory X, brainstorming, management par objectifs, decentralization, theory Z, quality circles, TQM, business process reengineering, learning organization.
Sa conclusion glaçait : la durée de vie des modes managériales rétrécit à mesure que le marché du conseil grossit. Dans les années 60, un concept tenait dix ans. Dans les années 90, deux à trois.

Pascale est décédé le 24 mai 2024. Il n’a pas pu prolonger sa propre courbe sur les vingt-cinq années qui ont suivi sa publication. Cet article fait l’exercice à sa place, en gardant son point de vue : observation froide, cynisme méthodique, refus du marketing managérial. Vingt ans de comex traversés, des centaines d’ateliers animés et la fatigue lue dans les yeux des managers intermédiaires m’ont convaincu d’une chose. La cartographie des modes managériales 2000-2026 n’est pas une simple curiosité historique. C’est l’outil le plus utile que j’aie trouvé pour aider une organisation à cesser de courir derrière la mode suivante.
| Le diagnostic | Le mécanisme | La sortie de cycle |
|---|---|---|
| Pascale avait identifié 37 concepts managériaux entre 1950 et 2000, avec une durée de vie qui rétrécissait de dix ans à deux ou trois ans. Depuis 2020, treize concepts dominants se sont succédé en six ans, certains comme le lazy girl job culminant et disparaissant en six semaines. | La rotation des CEO (durée moyenne tombée à 6,8 ans au premier semestre 2025, 86 % de premiers postes) alimente le tourisme managérial. Chaque arrivée apporte son acronyme, chaque départ laisse une équipe RH chargée de désinstaller la mode précédente, pendant que l’absentéisme atteint 5,9 % et que 38 % des arrêts deviennent psychologiques. | Tenir le journal des concepts adoptés et abandonnés par votre organisation depuis dix ans, imposer une quarantaine de 18 mois avant toute adoption nouvelle, et construire votre propre vocabulaire managérial à partir de votre culture plutôt que d’importer celui du prochain cabinet. |
D’où vient la théorie des modes managériales
Avant de prolonger Pascale, il faut comprendre d’où vient son objet d’étude. La théorie des modes managériales n’est pas née d’un graphique. Elle vient d’une intuition sociologique formulée au milieu des années 80, dans l’indifférence générale des écoles de commerce de l’époque.
Abrahamson, Midler et le mimétisme organisationnel
La théorie est née simultanément à Paris et à New York. À Paris, Christophe Midler publie en 1986 une analyse fondatricequi démontre que toute pratique de gestion suit un cycle de vie en quatre phases : invention, découverte, explosion, déclin. À New York, Eric Abrahamson, jeune chercheur de Columbia, propose la même année une lecture sociologique radicale : les organisations n’adoptent pas une pratique parce qu’elle marche, mais parce qu’elles cherchent à ressembler aux organisations qu’elles considèrent comme prestigieuses. Le mimétisme, le conformisme et la quête de légitimité expliquent davantage la diffusion qu’une quelconque démonstration d’efficacité.
En 1999, Abrahamson et Fairchild affinent la définition : les modes managériales sont des croyances collectives transitoires, disséminées par le discours des professionnels du savoir managérial, qui décident qu’une technique de management se trouve à l’avant-garde d’un progrès rationnel. Le mot clé est croyances collectives transitoires. Il ne s’agit ni de science, ni de progrès cumulatif, ni d’accumulation de connaissances. Il s’agit d’un phénomène social qui ressemble à la mode vestimentaire, avec ses créateurs, ses early adopters, ses suiveurs et ses retardataires.
L’exemple du Total Quality Management
Le cas le plus documenté de l’histoire des modes managériales reste celui du Total Quality Management. En 1985, Lawler et Mohrman observent que la quasi-totalité des cinq cents plus grandes firmes mondiales a entrepris un projet de management par la qualité totale. Trois ans plus tard, Castorine et Wood soulignent que quatre-vingts pour cent d’entre elles ont abandonné ce projet au profit d’un dispositif jugé plus performant. La courbe est parfaite : adoption massive, désaffection massive, oubli rapide. Aucune entreprise n’a publié de bilan honnête sur ce qu’elle avait gagné ou perdu dans l’exercice. Aucun cabinet n’a remboursé les sommes facturées. Et pourtant le TQM allait ressusciter quinze ans plus tard sous le nom de Business Process Reengineering, puis sous le nom de Lean Management, en gardant les mêmes principes, les mêmes outils, et le même résultat.

Pourquoi Pascale a arrêté son graphique en 2000
Pascale n’a jamais expliqué publiquement pourquoi il a interrompu sa courbe à l’an 2000. Plusieurs hypothèses convergent et toutes pointent vers la même conclusion : il avait compris l’essentiel et la suite n’allait que confirmer le diagnostic.
Le contexte de Managing on the Edge
Managing on the Edge est publié en 1990 au sommet de la confusion managériale américaine. Reagan vient de quitter la Maison Blanche. Le Japon écrase l’industrie automobile et électronique mondiale. Les cabinets de conseil américains paniquent et vendent à toute vitesse des concepts inspirés du modèle japonais : kaizen, kanban, just in time, qualité totale, lean. Pascale, qui avait co-écrit en 1981 The Art of Japanese Management avec Anthony Athos, voit passer cette frénésie avec un œil de plus en plus critique. Son graphique n’est pas une célébration du progrès managérial. C’est une charge contre l’industrie du conseil et contre ce qu’il appelait fad surfing in the boardroom.
The Economist nommera Pascale parmi les dix gourous du management des cinquante dernières années, précisément pour cette posture distanciée qui détonnait dans le paysage de l’époque. Il n’a jamais cherché à vendre sa propre mode. Il s’est contenté de regarder le marché.
La forme du graphique compte plus que les noms
Le génie de Pascale tient en une observation : peu importe la qualité d’un concept managérial, ce qui compte c’est la forme de la courbe que prend son adoption. Une mode managériale, comme une mode vestimentaire, suit une courbe en cloche. Elle naît dans un cercle restreint, explose en quelques années, puis disparaît. La courbe se reproduit à l’identique quel que soit le concept, et cette régularité est elle-même un objet d’étude bien plus intéressant que le contenu de chaque concept pris isolément. C’est précisément ce que l’analyse des modes managériales depuis 2000 va confirmer.
Trente-sept concepts entre 1950 et 2000
Le décompte précis de Pascale est rarement repris. Il identifiait trente-sept concepts dominants sur cinquante ans, soit en moyenne un peu plus d’un concept structurant tous les dix-huit mois. Cette cadence semblait déjà folle dans les années 90. Elle nous semble désormais lente. Le rythme va doubler, puis tripler, puis devenir verticalement compressé après 2020. C’est ce que la cartographie des modes managériales contemporaines met en évidence avec une brutalité que Pascale aurait sans doute saluée.
La décennie 2000 : la grande digitalisation des concepts anciens
La décennie 2000 ne crée presque rien de neuf en matière de management. Cette période habille des modes plus anciennes en vêtements numériques, surfant sur la bulle internet puis sur la rationalisation post-2001. Le management généraliste se contente de réchauffer des plats préparés dans les années 80 et 90.
Le règne du Balanced Scorecard et de Six Sigma
Le Balanced Scorecard de Kaplan et Norton, sorti en 1992, devient le tableau de bord standard du CAC 40 entre 2000 et 2005. Six Sigma, popularisé par Jack Welch chez General Electric dans les années 90, atteint son pic de viralité française autour de 2003. Le Knowledge Management, théorisé par Nonaka en 1995, devient le mantra des cabinets entre 2000 et 2008, avant de mourir doucement quand personne ne sait plus quoi mettre dans les bases de connaissances que les consultants leur ont vendues. Trois modes empilées, trois cycles de facturation pour les mêmes cabinets, zéro création conceptuelle.
J’ai vu ces dispositifs déployés dans une dizaine de grands comptes français entre 2003 et 2010. Le scénario était toujours le même. Un comex décide d’adopter Six Sigma ou Knowledge Management, recrute un cabinet pour le déployer, mobilise les équipes pendant douze à dix-huit mois, produit une cinquantaine de slides de bilan, et passe à autre chose. Trois ans plus tard, personne dans l’entreprise ne se souvient ce qu’était un Black Belt ou comment alimenter la base KM. Le coût comptable était documenté. Le coût en fatigue managériale ne l’était jamais.
L’agile, embryon silencieux
L’événement structurant de la décennie n’est pas dans les rayons des libraires business. C’est le Manifeste Agile de 2001. Quatorze développeurs réunis dans une station de ski de l’Utah écrivent un texte de soixante-huit mots qui mettra vingt ans à coloniser le management. Au début, l’agile reste cantonné au développement logiciel. Personne au comité de direction d’une banque française ne sait ce qu’est un Scrum Master en 2005. La diffusion vers le management généraliste n’arrivera qu’autour de 2015. Pascale aurait souri : la vraie révolution couvait pendant que tout le monde parlait de Six Sigma.
Le rachat du Lean Management par les cabinets
Parallèlement, le Lean management japonais subit une transformation discrète mais radicale. Né dans les ateliers Toyota dans les années 50 sous l’impulsion de Taiichi Ohno, popularisé en Occident par Womack et Jones en 1990 dans The Machine That Changed the World, le Lean perd progressivement sa dimension sociale et culturelle au cours des années 2000. Les cabinets le reformatent en méthode d’optimisation des coûts. Le respect du travailleur, principe central chez Toyota, devient une option dans les déploiements occidentaux. À partir de 2008, le Lean devient le mot poli pour dire restructuration et plan social. La mécanique du Silver Boomerang opère : un concept revient avec un autre marketing et un objectif inverse.
La décennie 2010 : l’agilité dévore tout, le bonheur s’invite
Si la décennie 2000 fut celle de la digitalisation des vieux concepts, la décennie 2010 est celle de l’agilité généralisée et du bonheur au travail. Deux logiques sans rapport, qui colonisent pourtant les mêmes salles de conférence et les mêmes parcours de transformation.
L’agile gagne les directions générales
L’holacratie est formalisée par Brian Robertson en 2007 et atteint son pic médiatique en 2014 quand Zappos bascule entièrement. L’entreprise libérée, portée par Isaac Getz à partir de 2012, devient en France ce que l’holacratie n’a jamais réussi à devenir : un phénomène de société. Le Lean Startup d’Eric Ries sort en 2011 et s’impose comme méthode officielle de toutes les directions de l’innovation. Le Design Thinking, popularisé par IDEO et Tim Brown, occupe les murs des open spaces avec ses post-it jaunes entre 2013 et 2018. Les OKR de John Doerr, longtemps en sommeil depuis Intel dans les années 70, ressuscitent quand Doerr les introduit chez Google sous forme d’objectifs trimestriels liés à trois ou cinq résultats clés. À partir de 2018, ils deviennent le système de pilotage standard des scale-ups françaises.
Cette décennie a une particularité que Pascale n’avait pas anticipée : les concepts ne se succèdent plus, ils se superposent. Une même entreprise peut déployer en parallèle Lean Six Sigma, Design Thinking, OKR, holacratie partielle, et Agile à l’échelle. Les managers de proximité reçoivent quatre formations distinctes en dix-huit mois, dont les principes se contredisent ouvertement. C’est précisément à ce moment que les premiers signaux de fatigue managériale commencent à apparaître dans les baromètres internes, sans que personne fasse le lien avec la sédimentation des modes.
Le bonheur au travail comme produit dérivé
Côté humain, le Chief Happiness Officer émerge vers 2015 et meurt vers 2022, victime du retour de bâton post-Covid sur le bonheur instrumentalisé. La QVT, devenue QVCT en 2022 par accord national interprofessionnel, occupe l’espace que le bonheur au travail libère. Le glissement sémantique est révélateur : on passe d’une promesse, le bonheur, à une obligation légale, les conditions de travail. C’est l’un des rares mouvements où la mode managériale finit absorbée par le droit social, ce qui devrait calmer ceux qui croient que tout cela n’est qu’écume.
Le manager coach et l’inflation de la posture
Parallèlement à l’agilité et au bonheur, la décennie voit l’émergence d’une figure tertiaire : le manager coach. Concept emprunté au monde du sport et au développement personnel, il prescrit au manager d’abandonner la posture hiérarchique pour adopter celle de l’accompagnateur bienveillant. La promesse est séduisante. Le déploiement opérationnel est catastrophique. Les managers intermédiaires se voient demander d’être à la fois garants des résultats trimestriels, animateurs d’OKR, designers thinkers, agiles à l’échelle, et coachs bienveillants. La schizophrénie de rôle qui en résulte explique en partie la crise du middle management qui éclatera dans les années 2020.
La décennie 2020 : la rupture émotionnelle et la fragmentation accélérée
Le Covid casse le rythme. Brutalement. Les concepts ne se succèdent plus, ils se chevauchent et entrent en collision. La rotation passe de deux à trois ans à six mois, parfois moins. La courbe de Pascale, prolongée, devient verticale.
Le tsunami des concepts émotionnels
2020 voit l’explosion du télétravail comme paradigme managérial, BANI qui supplante VUCA à la faveur du choc émotionnel de la pandémie, et l’émergence du flex office comme silver bullet immobilier. 2021 apporte la Great Resignation, importée massivement des États-Unis et plaquée sur une réalité française qui ne ressemble pourtant pas à la situation américaine. 2022 est l’année du quiet quitting, qui atteint plus de deux milliards d’impressions sur les réseaux sociaux et écrase son concurrent plus précis act your wage. 2023 voit débarquer le lazy girl job, le bare minimum monday, et la première vague des managers coachs version post-pandémique.
2024 marque l’irruption de l’IA générative comme mode managériale autonome. Plus question de parler de digitalisation ou de transformation. On parle d’agentivité, de copilot et de prompt engineering pour managers. 2025 ajoute le retour au bureau forcé, le quiet cracking, et la fin officielle du Chief Happiness Officer remplacé par le Chief AI Officer. Selon une étude TalentLMS reprise par Fortune, cinquante-quatre pour cent des salariés déclarent expérimenter une forme de quiet cracking, pour un coût estimé à quatre cent trente-huit milliards de dollars de productivité perdue à l’échelle mondiale. 2026 commence avec la frugalité managériale, le great flattening qui supprime les strates managériales intermédiaires, le conscious unbossing par lequel la Gen Z refuse les postes de management, le job hugging, et le débat naissant sur les organisations post-hiérarchiques sous l’effet de l’IA agentique.
Le grand basculement vers la symptomatologie
Faites le compte. Entre 2020 et 2026, treize concepts dominants identifiables, peut-être quinze selon le degré d’inclusion. Dans la même fenêtre temporelle, Pascale en aurait identifié trois. Et surtout, la nature des concepts a basculé. Avant 2000, les modes managériales parlaient de méthodes, de processus, de structures. TQM, BPR, MBO, Balanced Scorecard. Toutes décrivaient des choses à faire. Depuis 2020, la plupart des concepts décrivent des états émotionnels ou des comportements à diagnostiquer. Quiet quitting, BANI, lazy girl job, quiet cracking, job hugging. On ne parle plus d’outils mais de symptômes. Le management est devenu une psychiatrie collective sans psychiatre.
Le marqueur économique des chiffres d’absentéisme
Ce basculement émotionnel a un correspondant chiffré qui devrait alerter tout comité de direction. Selon le baromètre Verlingue, le taux d’absentéisme atteint cinq virgule neuf pour cent au premier semestre 2025, en hausse de sept pour cent sur un an et de douze pour cent sur deux ans. Le baromètre Ayming 2025 documente une moyenne de vingt-trois virgule trois jours d’absence par salarié en 2024, soit onze jours de plus qu’il y a dix ans. Près de trente-huit pour cent des arrêts sont désormais liés à des troubles psychologiques, qui dépassent pour la première fois les troubles musculo-squelettiques. La génération des vingt-cinq à trente-cinq ans est la plus exposée. Et le baromètre Ekilibre 2025 révèle que cinquante pour cent des managers se déclarent en situation de mal-être modéré à élevé, proportion qui grimpe à soixante pour cent dans le secteur public.
Aucune de ces données n’apparaît dans les conférences sur le quiet cracking. Et pourtant elles disent la même chose : le système managérial contemporain produit massivement de la souffrance, et la consommation accélérée de modes managériales en est à la fois la cause et l’effet.
Ce que la prolongation du graphique nous apprend
Trois constats émergent quand on tire le trait jusqu’à aujourd’hui. Ils dérangent les vendeurs de séminaires autant que les acheteurs de transformation. Ce sont précisément ceux que Pascale aurait probablement formulés.
Les modes managériales sont passées de l’académie à l’algorithme
La durée de vie moyenne d’un concept managérial est passée sous la barre des dix-huit mois. Certains comme le lazy girl job ont culminé et disparu en moins de six semaines. Cette compression du cycle n’est pas un accident : elle correspond à la viralité native des réseaux sociaux qui transforment chaque observation comportementale en hashtag. Le quiet quitting n’a pas été inventé par un chercheur, mais par un tiktokeur. Le quiet cracking n’a pas été théorisé par une école de commerce, mais par une plateforme de e-learning. La mode managériale a quitté la sphère académique pour s’installer dans l’algorithme. Ce déplacement a une conséquence économique majeure : il n’y a plus aucun filtre de qualité avant la diffusion. Tout ce qui peut être nommé et hashtagué devient potentiellement viral, indépendamment de toute valeur opérationnelle.
Le Silver Boomerang comme loi cyclique
La formule du Silver Boomerang, formulée par Matt Wyatt sur le blog What’s the PONT, reste l’une des analyses les plus lucides sur le sujet. Wyatt observait que les Silver Bullets devraient s’appeler Silver Boomerangs parce qu’elles reviennent sans cesse, et que les cycles politiques étant de quatre ans, il suffit de regarder le plan de transformation de sept ans en arrière pour deviner celui de l’année prochaine. Cette mécanique de retour cyclique se voit partout. Les OKR sont une réincarnation du MBO de Drucker. Le management bienveillant rejoue la théorie Y de McGregor. L’entreprise libérée recycle la décentralisation des années 70. La régénération est une mue de la responsabilité sociale des entreprises des années 90. Le great flattening de 2026 rejoue le delayering de Jack Welch des années 80. Le marketing change. La substance, rarement.
Le tableau des modes managériales 2000-2026
Voici la synthèse, sans complaisance, des concepts qui ont structuré le discours managérial depuis l’arrêt du graphique de Pascale. La colonne durée de vie est volontairement courte : elle révèle l’accélération de la consommation conceptuelle.
| Période | Concept dominant | Source | Durée de vie estimée |
|---|---|---|---|
| 2000-2005 | Balanced Scorecard | Kaplan & Norton | 10 ans |
| 2002-2008 | Six Sigma | Jack Welch / GE | 6 ans |
| 2003-2010 | Knowledge Management | Nonaka | 7 ans |
| 2005-2015 | Lean management | Toyota Way / Womack | 10 ans |
| 2007-2018 | Holacratie | Brian Robertson | 11 ans |
| 2011-2017 | Lean Startup | Eric Ries | 6 ans |
| 2012-2020 | Entreprise libérée | Isaac Getz | 8 ans |
| 2013-2019 | Design Thinking | IDEO / Tim Brown | 6 ans |
| 2015-2022 | Chief Happiness Officer | Multiples | 7 ans |
| 2018-aujourd’hui | OKR | John Doerr / Google | en cours |
| 2020-2025 | BANI | Jamais Cascio | 5 ans |
| 2021-2023 | Great Resignation | Anthony Klotz | 2 ans |
| 2022-2024 | Quiet quitting | Zaid Khan | 2 ans |
| 2023 | Lazy girl job | Gabrielle Judge | 6 mois |
| 2024-aujourd’hui | IA générative managériale | OpenAI / Anthropic | en cours |
| 2025-aujourd’hui | Quiet cracking | Multiples | en cours |
| 2026 | Régénération managériale | CEC-Impact / divers | émergent |
En 2023, j’ai été appelé par un comex d’ETI industrielle de quatre cents personnes. Le DRH, en poste depuis dix-huit mois, m’expliquait que l’entreprise vivait une crise d’engagement et qu’il souhaitait que j’anime une conférence sur le quiet quitting.
Avant d’accepter, j’ai demandé l’historique des dispositifs déployés sur les cinq dernières années. La liste, reconstituée en trois jours par les RH, donnait le vertige.
- En 2019, déploiement d’OKR.
- En 2020, formation massive au télétravail et au management hybride.
- En 2021, programme d’entreprise libérée avec accompagnement par un cabinet renommé.
- En 2022, audit Great Place to Work avec plan d’action sur quatorze axes.
- En 2022 toujours, recrutement d’une Chief Happiness Officer.
- Début 2023, lancement d’un parcours manager coach pour les cent vingt managers de proximité.
- Mi-2023, projet de transformation digitale incluant un volet IA générative pour les fonctions support.
Sept dispositifs majeurs en quatre ans, dont aucun n’avait été formellement clôturé avant le lancement du suivant. Les managers intermédiaires que j’ai rencontrés ne savaient plus à quel référentiel se fier.
Le quiet quitting que le DRH voulait combattre n’était pas un phénomène générationnel. C’était une réponse rationnelle à une exposition prolongée au tourisme managérial.
J’ai refusé la conférence et proposé à la place un audit de désinstallation. Trois dispositifs ont été arrêtés. Le comex a appris à dire non aux modes suivantes. L’engagement est remonté de onze points en dix-huit mois.
Le piège du tourisme managérial
Pascale ne parlait pas de tourisme managérial. C’est Matt Wyatt qui a forgé l’expression, en décrivant ces dirigeants parachutés depuis le siège qui débarquent dans une filiale, imposent leur dernière marotte managériale, repartent dix-huit mois plus tard, et laissent leurs équipes vider la fontaine sur la plateforme en feu en enterrant le chien. La formule est cruelle et juste.
La rotation des CEO nourrit la machine
Ce tourisme s’est intensifié. Selon le Global CEO Turnover Index publié par Russell Reynolds Associates, deux cent trente-quatre CEO ont quitté leurs fonctions au niveau mondial en 2025, soit une hausse de seize pour cent par rapport à 2024 et de vingt et un pour cent par rapport à la moyenne des huit dernières années. La durée moyenne de mandat des CEO sortants est passée de huit virgule trois ans en 2021 à sept virgule un ans en 2025. Le premier semestre 2025 affiche même un plancher historique à six virgule huit ans, à comparer aux neuf virgule deux ans du premier semestre 2023. Plus marquant encore, quatre-vingt-six pour cent des nominations de CEO en 2025 concernent des premiers postes : des dirigeants qui n’ont jamais occupé cette fonction auparavant et qui arrivent avec leur boîte à outils théoriques fraîchement constituée.
Chaque nouvelle prise de poste apporte son acronyme, sa méthode, sa transformation. Chaque départ laisse derrière lui une équipe RH épuisée chargée de désinstaller la mode précédente avant d’installer la suivante. La probabilité qu’un CEO arrivant en 2026 apporte avec lui le great flattening, le management par l’IA agentique ou la régénération managériale est désormais quasi-certaine. Statistiquement, votre prochain CEO sera un premier-CEO formé sur les concepts à la mode au moment de sa promotion. Il déploiera ces concepts dans votre organisation parce que c’est ce qu’il sait faire et c’est ce que son board lui demandera de faire pour prouver qu’il agit.
Le coût caché que personne n’inscrit au bilan
Ce coût n’apparaît dans aucun reporting financier. Il se mesure dans la fatigue cognitive de vos managers intermédiaires, dans le cynisme croissant de vos collaborateurs, et dans la perte de mémoire organisationnelle qui empêche votre entreprise de capitaliser sur ses propres apprentissages. Vous voulez le mesurer concrètement ? Découvrez comment évaluer la maturité managériale de votre organisation grâce aux 6 cercles de l’innovation managériale, un diagnostic structuré qui révèle les zones où votre organisation a perdu la mémoire de ses propres apprentissages. La mode managériale n’est pas un détail RH, c’est un indicateur économique de premier ordre.
Ce phénomène se rapproche d’ailleurs de ce que vous pouvez retrouver dans mon analyse de la bullshit en entreprise et dans mes travaux sur les signaux faibles de désengagement. Trois angles, un même phénomène : la consommation accélérée de modes managériales détruit la capacité d’apprentissage organisationnel.
Les modes managériales 2026 sont déjà là
L’exercice de cartographie des modes managériales n’a d’intérêt que s’il permet d’anticiper la suivante. Voici les quatre concepts qui dominent déjà l’année 2026, identifiés à partir des publications spécialisées et de mes observations de terrain.
IA agentique et management algorithmique
L’IA générative qui dominait 2024 et 2025 mue en 2026 en IA agentique. Selon les dernières publications de Workday, l’IA agentique exécute désormais des tâches complexes en autonomie, pas seulement de la génération de contenu. Le management algorithmique, qui consiste à confier à des agents IA l’attribution de tâches, l’évaluation de la performance et la coordination d’équipes hybrides humain-machine, devient le sujet structurant des comités de direction. Gartner projette que vingt pour cent des entreprises utiliseront l’IA pour simplifier leurs structures et redistribuer les responsabilités managériales d’ici 2026. C’est probablement la mode managériale la plus rapidement adoptée de l’histoire récente, et son cycle de vie en montagnes russes est garanti.
Great Flattening et conscious unbossing
La suppression des strates managériales intermédiaires, baptisée great flattening, s’impose comme la promesse organisationnelle de 2026. Objectif affiché : réduire les coûts, accélérer les prises de décision, donner plus d’autonomie aux collaborateurs. Cette tendance rencontre un phénomène générationnel parallèle, le conscious unbossing, par lequel la génération Z refuse délibérément les postes de management. La conjonction des deux produit un message contradictoire que les organisations vont devoir gérer : il faudrait moins de managers, mais ceux qui restent devront porter plus de responsabilités, alors même que personne ne veut plus du poste. Le ratio de schizophrénie atteint son sommet.
Régénération managériale et frugalité
Côté humain, la régénération managériale prolonge le mouvement de la RSE des années 90 et 2000 en y ajoutant une exigence écosystémique. Les entreprises régénératives ne se contentent plus de réduire leur impact, elles cherchent à restaurer activement les écosystèmes humains et naturels qu’elles fragilisent. La frugalité managériale, qui consiste à faire mieux avec moins de dispositifs, moins de KPI et moins de réunions, complète ce mouvement par le bas. Ce sont deux modes managériales qui partagent une particularité rare dans l’histoire récente : elles consistent à enlever plutôt qu’à ajouter. À ce titre, elles ont une chance non négligeable de survivre au cycle court du Silver Boomerang.
Job hugging et salaire émotionnel
Plus discret mais tout aussi structurant, le job hugging décrit le comportement des salariés qui s’accrochent à leur poste actuel non par fidélité mais par prudence économique. Dans une économie incertaine, la sécurité prime sur l’ambition. Cette tendance s’accompagne de l’essor du salaire émotionnel, qui englobe la reconnaissance, la flexibilité, l’équilibre de vie et le sens du travail. Les entreprises qui n’ont plus les marges pour augmenter les salaires se rabattent sur ces avantages non monétaires. C’est un classique du Silver Boomerang : le salaire émotionnel rejoue le salaire au mérite des années 80 en l’habillant d’un vocabulaire émotionnel post-pandémique.
Comment sortir du cycle des modes managériales
Personne ne peut arrêter cette mécanique. Le marché du conseil et de la formation a structurellement besoin de rotation pour vivre. Les médias business ont besoin de nouveauté pour générer du trafic. Les écoles de commerce ont besoin de nouvelles théories pour justifier des programmes premium. Les DRH ont besoin de concepts neufs pour exister dans leur comité de direction. Personne n’a intérêt à ce que cela s’arrête. Sauf vous.
Tenir le journal des concepts adoptés et abandonnés
Premier levier pratique. Tenir un journal des concepts adoptés et abandonnés par votre organisation depuis dix ans. La liste vous fera rire, puis pleurer, puis réfléchir. La plupart des entreprises seraient incapables de la produire. C’est précisément le symptôme du problème, et le révélateur d’une amnésie organisationnelle qui empêche d’apprendre. Cet exercice prend une demi-journée pour les directions RH et produit immédiatement deux résultats : il révèle le coût caché du tourisme managérial, et il vaccine durablement le comex contre les adoptions impulsives.
Imposer une règle de quarantaine sur les nouveaux concepts
Deuxième levier. Imposer une règle de quarantaine sur les nouveaux concepts. Aucune adoption avant dix-huit mois d’observation. Si le concept survit à sa propre hype, vous l’examinez. S’il a disparu, vous avez économisé une formation inutile et un cabinet onéreux. Cette règle simple, appliquée rétroactivement, vous aurait épargné le lazy girl job, le bare minimum monday et probablement la moitié des dispositifs déployés sur la dernière décennie. Elle a un coût : vous renoncerez à apparaître précurseur dans les conférences sectorielles. Elle a un bénéfice : vos managers cesseront de subir des réorganisations à répétition dont aucune ne produit le bénéfice annoncé.
Construire son propre vocabulaire managérial
Troisième levier. Construire votre propre vocabulaire managérial à partir de votre culture d’entreprise. Cette démarche prend du temps. Elle ne se vend pas en keynote. Elle n’attire pas les projecteurs LinkedIn. Mais elle produit un avantage compétitif durable, là où les concepts importés produisent une illusion d’innovation et une dépendance permanente à la mode suivante. Cette approche rejoint les principes développés dans mon dossier sur l’innovation managériale concrète : une organisation qui pense par elle-même est une organisation qui n’a pas besoin d’être sauvée tous les dix-huit mois.
Comment je peux vous aider à maîtriser ce sujet
Pascale a arrêté son graphique en 2000 parce qu’il avait compris l’essentiel : la forme du graphique compte plus que les noms qui y figurent. La courbe monte, accélère, et continuera d’accélérer tant que personne ne décidera de s’arrêter pour regarder ce qui marche vraiment dans son organisation. C’est précisément le travail que je mène avec les comités de direction qui décident de sortir de la consommation passive des modes managériales.
Trois formats existent. La conférence Modes managériales : ce qui marche, ce qui passe et ce qui revient, conçue pour un comité de direction ou une convention managers, qui démonte en quatre-vingt-dix minutes la mécanique du Silver Boomerang appliquée à votre secteur. L’atelier Quarantaine et vocabulaire, qui accompagne votre comex sur deux jours pour produire un référentiel managérial propre à votre culture et bâti pour durer. Le diagnostic Cartographie des concepts adoptés, qui audite vos dix dernières années de transformations RH, managériales et organisationnelles, et produit un rapport actionnable sur ce qu’il faut conserver, désinstaller ou laisser vivre.
Trois formats, une même règle : aucun concept emprunté n’entre dans vos slides sans avoir prouvé sa valeur dans votre contexte. C’est la condition pour cesser d’être une cible dans le marché des modes managériales et redevenir un acteur de votre propre stratégie. Si vous voulez comprendre comment votre organisation s’inscrit dans la longue série des modes managériales et identifier les leviers pour en sortir, c’est par cet exercice de cartographie que nous commencerons.




