Une salle de créativité se juge à ce que les équipes y produisent, bien plus qu’à son canapé ou à son tableau blanc. Pour ce deuxième épisode d’Innovation Experience, la série où j’analyse les grands sujets liés à l’innovation, je suis allé visiter la Big Stache Room, à Rhode-Saint-Genèse, dans la banlieue sud de Bruxelles.
J’y ai interrogé Thierry Croix, cofondateur de l’agence G2LN (gotonextlevels), spécialisée dans l’expérience salarié, sur les étapes à franchir pour créer une salle comme celle-ci. Ses réponses valent pour toute entreprise qui veut aménager un espace où les idées naissent vraiment, sans tomber dans le gadget.
| LE RÉFLEXE | CE QU’IL PRODUIT | LE DÉPLACEMENT |
|---|---|---|
| Décorer pour faire créatifBeaucoup d’entreprises baptisent salle de créativité une pièce où elles ont ajouté un tableau blanc, un pouf et des couleurs vives. L’aménagement imite les codes des start-ups sans partir de l’usage. | Une pièce jolie et inutilisableLe lieu plaît sur les photos, mais il empêche de bouger, d’afficher, de dessiner et de recommencer. Les ateliers s’y déroulent comme dans une salle de réunion ordinaire, avec un décor en plus. | Partir de l’usageLa première question porte sur ce que les équipes viendront y faire. Le mobilier, le budget et la décoration découlent ensuite de cet usage, avec une exigence de modularité et des zones qui permettent de changer d’état d’esprit. |
La Big Stache Room, une salle de créativité née d’un manque
La Big Stache Room est née d’une frustration : Thierry Croix animait des ateliers de design thinking et des sessions de facilitation dans des salles dites créatives où il était impossible de bouger, d’afficher ou de travailler debout. Faute de lieu adapté à louer dans la région, son équipe a décidé de le créer.
Deux ans de projet, une ancienne brasserie
Le projet a mûri pendant environ deux ans avant l’ouverture de la salle, un mois avant ma visite. L’équipe cherchait un lieu à louer pour ses ateliers, n’en trouvait pas et a fini par conclure que si l’espace n’existait pas, il fallait le construire, dans l’étage d’une ancienne brasserie de Rhode-Saint-Genèse.
Je vous laisse découvrir la visite et l’entretien complet dans cette vidéo, tournée sur place pour Innovation Experience.
Une architecte d’intérieur qui observe avant de dessiner
Le choix décisif a été de confier l’aménagement à une architecte d’intérieur belge qui est d’abord venue observer la manière de travailler de l’équipe. Elle est revenue une semaine plus tard avec des propositions de plans, puis le projet s’est affiné avec elle, en partant des usages plutôt que d’une ambiance.

Le résultat assume un côté brut de décoffrage à certains endroits. Les murs servent à placarder, à épingler et à dessiner, et tout est pensé pour pouvoir jeter et refaire.
Pourquoi tant de salles de créativité ne servent à rien
Le problème de la plupart des salles de créativité tient à leur conception : elles sont jolies à regarder et pénibles pour travailler. Une pièce dite créative parce qu’elle contient un tableau blanc et un pouf ne change rien à la manière dont une équipe produit des idées, et elle peut même la freiner.
Le décor qui imite les start-ups
Quand une entreprise pense créativité, elle pense souvent aux bureaux de Google ou de Spotify et copie leurs codes visuels. Thierry Croix regrette ce raccourci, car ce qui fonctionne dans ces lieux relève du bon sens, accessible à une PME, à un ministère ou à un grand groupe, bien plus que du budget décoration.
Les citations de start-ups affichées dans la Big Stache Room sont d’ailleurs à prendre au second degré. Elles rappellent que la créativité n’est la propriété d’aucun secteur et qu’elle s’organise partout.
La salle qui empêche de bouger
Une salle surchargée de mobilier fige les participants. Quand chaque table est vissée à sa place et que les murs sont interdits d’affichage, l’atelier se transforme en réunion assise, et ceux qui se lèvent pour réfléchir se font regarder de travers, ce qui tue précisément le mouvement qui fait avancer les idées.
Le mouvement compte davantage qu’il n’y paraît. Je l’ai documenté dans mon article sur la marche créative et l’étude de Stanford, qui montre ce que le corps apporte à la production d’idées.
Les règles pour aménager une salle de créativité
Aménager une salle de créativité repose sur quelques règles simples, tirées de l’expérience de la Big Stache Room : partir de l’usage, répartir le budget avec discernement, rendre le lieu modulable, découper l’espace en zones et traiter la décoration comme un élément choisi plutôt qu’un remplissage.
Commencer par l’usage
La première question porte sur l’usage de la salle de créativité, bien avant le mobilier. Présentation, brainstorming, création ou atelier de design thinking : chaque usage appelle des équipements différents, comme des surfaces où coller et décoller des post-it pour un atelier ou un écran pour une présentation.
Les questions à se poser avant tout achat tiennent en trois points :
- Quels formats de travail la salle accueillera-t-elle le plus souvent ?
- Quels gestes les participants doivent-ils pouvoir faire : écrire, coller, déplacer, se lever ?
- Qui animera les séances, et de quoi cette personne a-t-elle besoin ?
Savoir où mettre le budget
La règle que Thierry Croix juge la plus importante consiste à savoir exactement où placer le budget et la qualité, et où se permettre des choix économiques. Certains éléments produisent l’effet recherché sans coûter cher, d’autres justifient un investissement parce qu’ils changent réellement la qualité du travail.
Dans la Big Stache Room, l’écran entièrement tactile fait partie de ces investissements. Il permet d’afficher une page web pendant une expérimentation, d’annoter et de récupérer le travail sans perdre une heure à chercher des captures d’écran.
À l’inverse, rien n’oblige à acheter des marqueurs hors de prix. La qualité se concentre là où elle se voit dans le résultat.
Rendre l’espace modulable
Une salle de créativité doit être modulable : les participants doivent pouvoir déplacer tables et chaises dans tous les sens, selon le moment de l’atelier, sans demander l’autorisation. Cela suppose de laisser l’espace un peu vide plutôt que de le surcharger de mobilier, car un lieu trop meublé ne se transforme plus.
La modularité se vérifie simplement : si l’équipe peut réorganiser la salle en cinq minutes pour passer d’un travail en grand groupe à des sous-groupes, l’objectif est atteint.
Créer plusieurs zones pour changer d’état d’esprit
Diviser l’espace en plusieurs zones, chacune avec un but différent, permet de changer de mode sans quitter le lieu. Dans une salle unique où tout le monde travaille au même endroit, chacun reste dans le même état d’esprit, alors que la créativité suppose de pouvoir s’arrêter, souffler et revenir avec un regard neuf.
Une zone pour produire, une zone pour se poser quelques minutes, lire ou boire un café, et un coin où s’isoler suffisent souvent. L’important tient à la possibilité de changer d’état d’esprit sans changer de bâtiment.
Décorer une salle de créativité par choix
La décoration d’une salle de créativité se choisit élément par élément, comme un coup de cœur, plutôt qu’elle ne se remplit pour faire joli. Dans la Big Stache Room, la mascotte a même été baptisée par un concours lancé sur les réseaux sociaux, ce qui en fait un objet partagé plutôt qu’un accessoire.
Le risque inverse est de transformer la salle en salon d’exposition. Une belle pièce attire, mais une salle de créativité doit rester fonctionnelle et pratique, car personne ne vient y travailler pour la décoration.
Retour terrain
La salle construite par ceux qui allaient y travailler
Quand je suis arrivé à Rhode-Saint-Genèse pour tourner cet épisode, la Big Stache Room venait d’ouvrir. Thierry Croix m’a fait visiter l’étage de l’ancienne brasserie en expliquant d’abord ce que son équipe avait vécu dans les salles qu’elle louait auparavant : des pièces présentées comme créatives, où il était impossible de bouger ou d’afficher quoi que ce soit.
Ce qui m’a frappé tenait moins au décor qu’à la méthode. L’équipe avait passé deux ans à chercher, puis elle avait laissé une architecte d’intérieur observer ses ateliers avant le moindre plan. Chaque choix répondait à un geste de travail : les murs pour épingler, l’écran tactile pour garder la trace, l’espace laissé vide pour pouvoir tout déplacer.
L’enseignement que j’en retiens pour mes clients : une salle de créativité se conçoit avec ceux qui vont y travailler, en observant leurs gestes, et le budget suit l’usage plutôt que l’image que l’entreprise veut donner d’elle-même, ce que je vérifie désormais avant chaque projet d’aménagement.
Salle de créativité, location ou réaménagement léger : comment choisir
Le bon choix dépend de la fréquence de vos ateliers et de la place disponible. Une salle dédiée se justifie pour des séances régulières, la location d’un lieu extérieur pour des temps forts ponctuels, et un réaménagement léger d’une salle existante pour tester l’usage avant d’investir davantage.
Comparer les trois options
Trois critères départagent les options : la fréquence des ateliers, l’investissement initial et le principal risque de chaque formule. Le tableau ci-dessous les croise pour vous aider à choisir sans présumer qu’une option convient à toutes les entreprises ni qu’il faille commencer par la plus coûteuse.
| Option | Fréquence adaptée | Investissement | Risque principal |
|---|---|---|---|
| Salle de créativité dédiée | Ateliers réguliers, plusieurs fois par mois | Élevé : travaux, mobilier modulable, écran | Une belle pièce qui reste vide si l’usage n’a pas été défini |
| Location d’un lieu extérieur | Séminaires et temps forts ponctuels | Faible, à la journée ou à la demi-journée | Un effet de dépaysement qui ne se prolonge pas au bureau |
| Réaménagement léger d’une salle existante | Usage à tester avant d’investir | Modéré : murs d’affichage, mobilier mobile | Une salle qui retombe dans ses habitudes de réunion |
Les signaux qui doivent guider votre choix
Certains signaux montrent que vos équipes ont besoin d’un autre espace pour produire des idées. Quand plusieurs apparaissent ensemble, la question du lieu devient un sujet de direction plutôt qu’un détail logistique, et elle mérite un vrai arbitrage entre les trois options.
Voici ceux que je repère le plus souvent :
- vos ateliers se déroulent assis, autour d’une table, du début à la fin
- les supports produits disparaissent dès la fin de la séance
- les équipes réservent des salles extérieures dès qu’elles veulent réfléchir autrement
- votre salle dite créative sert surtout pour des réunions classiques
- et personne n’ose afficher quoi que ce soit sur les murs
Le lieu ne suffit pas sans la méthode
Votre salle est prête, mais vos équipes peinent encore à produire des idées ? Découvrez ma méthode pour aider son équipe à devenir créative et donnez à votre espace les rituels qui le font vivre.
Comment je peux vous aider à faire vivre votre salle de créativité
J’accompagne les entreprises qui veulent faire de leur salle de créativité un vrai outil de travail. Deux formats répondent à deux moments différents : un atelier pour définir l’usage avant l’aménagement, puis des séances animées pour installer les rituels qui feront vivre le lieu.
Définir l’usage avant l’aménagement
Avant tout achat de mobilier, je réunis les futurs utilisateurs pour définir ce qu’ils viendront faire dans la salle, les gestes dont ils ont besoin et le budget à répartir. Cette séance évite d’investir dans un décor qui ne servira pas, et elle donne à l’architecte un cahier des charges fondé sur les usages.
Ce travail s’appuie sur ce que j’ai décrit dans mon article sur le design de l’espace de travail, appliqué ici au lieu de création.
Animer les premières séances
Une fois la salle prête, j’anime les premiers ateliers pour installer les rituels : affichage, travail debout, changements de zone et restitution. Ces premières séances montrent aux équipes comment se servir du lieu et fixent des habitudes qui résistent au retour des réunions classiques.
Vous trouverez les formats possibles sur la page de mes interventions.
En conclusion, une salle de créativité se conçoit pour travailler
La Big Stache Room montre qu’un lieu créatif naît d’un manque observé et d’une méthode : partir de l’usage, placer le budget là où il change le travail, laisser de l’espace pour bouger et créer des zones pour changer d’état d’esprit.
Le décor vient en dernier, et il se choisit. Une entreprise qui suit ces règles obtient une pièce moins photogénique peut-être, mais une vraie salle de créativité.
Questions fréquentes sur la salle de créativité
Qu’est-ce qu’une salle de créativité ?
Une salle de créativité est un espace aménagé pour produire des idées en groupe : ateliers, brainstormings ou design thinking. Elle se distingue d’une salle de réunion par sa modularité, ses surfaces d’affichage et ses zones qui permettent de changer d’état d’esprit pendant une séance.
Que faut-il mettre dans une salle de créativité ?
Le contenu dépend de l’usage prévu. Un atelier de design thinking demande des surfaces où coller et décoller des post-it, une présentation demande un écran. Les constantes restent un mobilier facile à déplacer, des murs d’affichage et un espace laissé assez vide pour bouger.
Combien coûte l’aménagement d’une salle de créativité ?
Le coût varie selon les travaux et l’équipement, mais la règle consiste à concentrer le budget sur les éléments qui changent la qualité du travail, comme un écran tactile, et à économiser sur le reste. Un réaménagement léger d’une salle existante permet de tester l’usage avant d’investir.
Faut-il une salle dédiée pour être créatif ?
Une salle dédiée aide quand les ateliers sont réguliers, mais elle ne remplace pas la méthode. Des équipes produisent de bonnes idées dans des lieux simples, à condition de pouvoir bouger, afficher et changer de rythme. La location d’un lieu extérieur suffit pour des temps forts ponctuels.




