Curiosité managériale, regarder de près pour découvrir ce qui commence à germer

Curiosité managériale : pourquoi elle ne se délègue pas

La curiosité managériale est devenue un mot d’ordre. On la cite dans les chartes de valeurs, on la place sur les offres d’emploi, on la réclame dans les entretiens annuels. Je l’observe depuis des années dans mes missions : plus une entreprise en parle, moins elle la pratique. Cet article pilier propose une définition rigoureuse de la curiosité managériale, ce que la recherche en prouve réellement, et pourquoi la plupart des dispositifs censés la développer produisent l’effet inverse.

Curiosité managériale, regarder de près pour découvrir ce qui commence à germer

Je vais défendre une idée qui va à rebours de ce que vous lisez partout ailleurs. La curiosité managériale ne se délègue pas à un programme d’innovation, une boîte à idées ou un rituel inscrit au règlement intérieur. Elle se constate dans le comportement quotidien du dirigeant, ou elle n’existe pas. Le reste n’est que décor.

Le discours affiché Ce que montre la recherche Mon angle
La curiosite encouragee partoutLa curiosite manageriale designe la capacite d’un dirigeant a interroger, explorer et apprendre en continu pour nourrir l’innovation. Toutes les entreprises disent la valoriser. Un ecart massifDans une etude Harvard Business Review menee avec SurveyMonkey, 83 pour cent des dirigeants affirment encourager la curiosite, mais seulement 52 pour cent des collaborateurs le confirment. Elle ne se delegue pasLa curiosite manageriale n’est pas un dispositif a installer. Elle se constate dans le comportement du dirigeant. Ritualiser la curiosite par un programme, c’est souvent la tuer.

Qu’est-ce que la curiosité, avant d’être managériale ?

Avant de parler de management, il faut comprendre ce qu’est la curiosité elle-même. C’est un mécanisme étudié par la psychologie et les neurosciences, pas une simple qualité de caractère. Comprendre ce mécanisme change tout à la façon de l’aborder en entreprise.

Le moteur de la curiosité : combler un manque d’information

L’économiste comportemental George Loewenstein a proposé en 1994 une explication devenue centrale : la théorie du déficit d’information. La curiosité naît quand nous prenons conscience d’un écart entre ce que nous savons et ce que nous voudrions savoir. Cet écart crée une tension, presque physique, que nous cherchons à résoudre.

Ce mécanisme explique pourquoi une question bien posée déclenche l’envie de chercher. Il explique aussi pourquoi un environnement qui donne toutes les réponses à l’avance éteint la curiosité. Sans manque ressenti, pas de moteur. Un manager qui répond à tout avant qu’on ne lui demande prive ses équipes du déclic même de la curiosité.

La théorie de Loewenstein a une implication managériale que peu de dirigeants exploitent. Pour réveiller la curiosité d’une équipe, il faut d’abord lui faire prendre conscience d’un écart entre ce qu’elle sait et ce qu’elle pourrait savoir. C’est le rôle d’une bonne question : elle ne transmet pas une information, elle révèle un manque. Un manager qui maîtrise cet art ouvre des écarts féconds plutôt que de les combler trop vite.

Il y a toutefois une limite à respecter. Si l’écart est trop grand, la tension devient décourageante au lieu d’être stimulante. Trop d’inconnu paralyse, comme trop peu endort.

Le talent managérial consiste à calibrer la distance : assez d’inconnu pour intriguer, pas trop pour ne pas écraser. Cette calibration fine ne s’automatise pas, elle demande de connaître ses équipes.

Les neurosciences ont prolongé cette intuition. Les travaux de Todd Kashdan et Paul Silvia, à partir de 2009, ont montré que la curiosité active les circuits cérébraux liés à la récompense et à l’apprentissage. Être curieux n’est pas un luxe cognitif. C’est un état qui prépare le cerveau à mieux retenir et à mieux associer les informations.

Les cinq dimensions de la curiosité selon la recherche

La curiosité n’est pas un trait unique. Le psychologue Todd Kashdan et son équipe de l’université George Mason ont publié en 2018 un modèle qui décompose la curiosité en cinq dimensions distinctes. Ce cadre, que j’utilise et que j’ai adapté dans mes propres outils de diagnostic, est devenu une référence.

  • L’exploration joyeuse : le plaisir de découvrir, d’apprendre et de chercher du nouveau pour le plaisir même de chercher.
  • La sensibilité au manque : la tension ressentie face à une lacune de connaissance, qui pousse à combler le vide pour apaiser l’inconfort.
  • La tolérance au stress : la capacité à supporter le doute et l’inconfort qu’engendre l’exploration de l’inconnu. C’est la dimension qui détermine si une personne agit sur sa curiosité ou y renonce.
  • La curiosité sociale : l’intérêt pour ce que pensent et font les autres, moteur de l’écoute et de l’empathie.
  • La recherche de sensations : la disposition à prendre des risques pour vivre des expériences variées et intenses.

Cette décomposition a une conséquence directe pour le management. Demander à une équipe d’être curieuse ne veut rien dire si l’on ne précise pas de quelle dimension on parle.

La tolérance au stress, en particulier, est la dimension la plus négligée. Un collaborateur peut adorer apprendre tout en étant incapable de supporter l’incertitude d’un projet exploratoire. Le rôle du manager est précisément de réduire cette anxiété, pas de l’augmenter.

Pour aller plus loin sur ce cadre et identifier votre propre profil, je détaille chaque dimension dans un article dédié.

Pourquoi la curiosité diminue avec l’âge (et le grade)

Un fait dérange les discours enthousiastes sur la curiosité. Elle est maximale dans l’enfance, vers quatre ou cinq ans, puis décline régulièrement ensuite. Francesca Gino rappelle, en s’appuyant sur les données de recherche, que la curiosité culmine vers quatre ou cinq ans avant de décliner régulièrement, l’environnement éducatif puis professionnel érodant progressivement cette disposition.

L’entreprise prolonge cette érosion plus qu’elle ne la corrige. À mesure qu’un collaborateur monte en responsabilité, on attend de lui qu’il sache plutôt qu’il cherche, qu’il tranche plutôt qu’il explore. Le grade récompense la certitude et pénalise le doute. C’est un paradoxe : on demande aux dirigeants d’être curieux au moment précis où leur position les pousse le plus à ne plus l’être.

Ce constat a une conséquence directe pour qui veut développer la curiosité managériale. Il ne s’agit pas d’ajouter une compétence, mais de lever des freins accumulés. La curiosité d’un dirigeant ne se construit pas à partir de rien, elle se réactive. Le travail consiste à réautoriser un comportement que la trajectoire professionnelle a découragé.

Curiosité d’exploration et curiosité de privation, deux moteurs différents

Parmi les cinq dimensions, deux méritent une attention particulière en management car elles fonctionnent de façon opposée. L’exploration joyeuse est tournée vers le plaisir de la découverte : on cherche pour le bonheur de trouver. La sensibilité au manque, à l’inverse, est tournée vers la résolution d’un inconfort : on cherche pour faire taire la tension d’une lacune.

Cette distinction n’est pas théorique. Un manager qui mobilise surtout l’exploration joyeuse va encourager l’expérimentation et le foisonnement d’idées. Un manager qui mobilise surtout la sensibilité au manque va exceller à creuser un problème jusqu’à sa racine. Les deux profils sont utiles, mais ils ne créent pas la même dynamique d’équipe et ne se pilotent pas de la même manière.

La tolérance au stress joue le rôle d’arbitre entre ces moteurs. Sans elle, ni l’exploration ni la résolution n’aboutissent, parce que l’inconfort de l’inconnu fait reculer avant la découverte. C’est pourquoi je considère que développer la curiosité d’une équipe commence souvent par travailler sa capacité à supporter l’incertitude, bien avant de stimuler l’envie d’explorer.

dimensions de la curiosité

La curiosité managériale, une définition exigeante

Une fois comprise la mécanique de la curiosité, sa transposition au management devient claire. La curiosité managériale n’est pas la curiosité d’un manager pour ses dossiers. C’est une posture professionnelle qui engage sa façon de diriger, de questionner et de décider.

Définir la curiosité managériale sans la diluer

La curiosité managériale est la capacité d’un dirigeant ou d’un manager à s’interroger, à poser des questions ouvertes et à explorer des perspectives nouvelles, dans le but d’améliorer sa compréhension d’une situation, de résoudre des problèmes et de stimuler l’innovation. Elle repose sur une idée simple : un responsable qui continue d’apprendre crée un environnement où ses équipes apprennent aussi.

Cette définition a un mérite et une limite. Le mérite, elle est claire et citable. La limite, elle reste théorique tant qu’on ne la traduit pas en comportements observables.

Une définition qui ne se vérifie pas dans les actes ne sert à rien. C’est tout l’enjeu de la suite de cet article.

Comment la curiosité managériale se manifeste concrètement

La curiosité managériale se reconnaît à des comportements précis, pas à des déclarations d’intention. Voici les marqueurs que j’observe chez les dirigeants réellement curieux, par opposition à ceux qui le revendiquent sans le vivre.

  • Le manager pose des questions plutôt que de donner toutes les réponses. Il préfère une question ouverte qui ouvre la réflexion à une consigne qui la ferme.
  • Le manager apprend lui-même, visiblement, et ne se contente pas de l’exiger de ses équipes. Il assume de ne pas tout savoir.
  • Le manager accueille les idées qui ne sont pas les siennes, y compris celles qui remettent en cause ses propres convictions.
  • Le manager donne la parole à tous, parce qu’il sait que la diversité des points de vue est une source d’idées, pas un risque de désordre.

Ces marqueurs ont un point commun. Aucun ne dépend d’un budget, d’un logiciel ou d’un programme. Ils dépendent d’une seule chose : ce que le dirigeant fait de son temps et de son attention. C’est exactement ce que la plupart des entreprises refusent de voir, parce que c’est plus simple d’acheter un dispositif que de changer un comportement.

Pourquoi les entreprises disent encourager la curiosité sans le faire

Il existe un écart documenté entre le discours sur la curiosité et sa réalité dans les organisations. Cet écart n’est pas un détail. Il est le symptôme du problème de fond que je veux exposer.

Le grand écart entre dirigeants et collaborateurs

Une étude publiée dans la Harvard Business Review en 2018, menée par Spencer Harrison de l’INSEAD avec les chercheurs de SurveyMonkey, a mis ce décalage en chiffres. Pendant que 83 pour cent des dirigeants déclarent encourager la curiosité, seulement 52 pour cent des collaborateurs partagent ce constat. L’écart de trente points mesure la distance entre l’intention affichée et le vécu réel.

Le travail de Francesca Gino, professeure à la Harvard Business School, complète ce tableau. Dans son enquête menée auprès de plus de 3 000 collaborateurs, à peine 24 pour cent se sentaient curieux dans leur travail de façon régulière, et près de 70 pour cent disaient rencontrer des obstacles à poser davantage de questions. La curiosité est célébrée en façade et entravée en pratique.

Le rapport State of Curiosity de Merck, conduit avec le chercheur Todd Kashdan, allait dans le même sens. Les collaborateurs s’attribuent systématiquement une curiosité supérieure à celle qu’ils prêtent à leur entreprise. Ce signal est clair : ce ne sont pas les individus qui manquent de curiosité, ce sont les structures qui l’étouffent.

Les raisons réelles de ce blocage

Pourquoi les dirigeants freinent-ils ce qu’ils prétendent encourager ? Gino apporte une réponse documentée : beaucoup de responsables, même ceux qui valorisent l’esprit d’enquête, redoutent que la curiosité augmente le risque et nuise à l’efficacité. Ils craignent que laisser chacun explorer ses idées ne dégénère en désordre et en perte de temps.

Cette crainte n’est pas absurde, elle est mal placée. Dans mes missions, plus de la moitié des managers de PME et une part importante des managers de grands groupes me confient encore que le partage d’idées peut gêner le travail, faire perdre du temps ou créer de la frustration quand une idée n’est pas retenue. La curiosité est perçue comme un coût immédiat dont le bénéfice reste lointain et incertain.

Le problème est que cette logique se retourne contre l’entreprise. Le rapport Future of Jobs 2025 du Forum économique mondial, fondé sur les réponses de plus de 1 000 entreprises représentant 14 millions de salariés, classe la pensée créative parmi les compétences humaines les plus déterminantes à l’horizon 2030. Brider la curiosité aujourd’hui, c’est se priver demain de la compétence que l’on déclare la plus stratégique.

matrice de la curiosité
matrice de la curiosité

Le mythe du dispositif : pourquoi les programmes d’innovation tuent la curiosité

J’arrive au cœur de ma thèse. La réponse classique des entreprises à leur déficit de curiosité consiste à installer un dispositif : boîte à idées numérique, correspondants innovation, journées créativité, rituels de questionnement. Je soutiens que ces dispositifs, le plus souvent, déplacent le problème au lieu de le résoudre, et finissent par éteindre ce qu’ils prétendaient allumer.

Quand la curiosité devient un processus, elle cesse d’être de la curiosité

La curiosité, je l’ai rappelé plus haut, naît d’un manque ressenti et d’une tension intérieure. C’est un mouvement volontaire. Dès qu’on la transforme en case à cocher, en formulaire à remplir ou en créneau imposé au calendrier, on la vide de son moteur. On obtient la forme sans la substance.

Une partie de la littérature managériale recommande aujourd’hui de ritualiser la curiosité, d’en faire un critère d’évaluation, une pratique inscrite dans les process. Je pense que cette approche se trompe de levier. Évaluer un collaborateur sur sa curiosité revient à lui demander d’être spontané sur commande. La contrainte produit de la conformité, pas de l’exploration.

Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire. Cela veut dire que le levier n’est pas le dispositif, mais le comportement du dirigeant. Former un manager à devenir réellement curieux est utile. Installer un système qui dispense le manager de l’être est contre-productif.

L’exemple Google : le dispositif phare qui s’est éteint

Le programme des 20 pour cent de temps de Google est le cas le plus instructif. Pendant des années, il a incarné le dispositif d’innovation idéal : chaque ingénieur pouvait consacrer un cinquième de son temps à des projets personnels. Les fondateurs l’avaient cité dans leur lettre d’introduction en bourse de 2004 comme la source de leurs avancées les plus marquantes, dont Gmail et AdSense.

L’histoire de sa disparition est plus riche d’enseignements que sa création. Quand Larry Page reprend la direction générale en janvier 2011, il lance une stratégie résumée par sa formule plus de bois derrière moins de flèches : concentrer les moyens sur un nombre réduit de projets. Cette logique aboutit la même année à la fermeture de Google Labs, la vitrine des expérimentations issues du fameux temps libre.

Le programme des 20 pour cent n’a pas été aboli d’un trait. Il a été vidé de sa substance. À partir de 2013, plusieurs enquêtes ont révélé que les ingénieurs devaient désormais obtenir l’accord d’un manager pour y consacrer du temps, ce qui revenait à le rendre presque inaccessible. Le dispositif a cessé de faire parler de lui parce qu’il avait cessé d’exister en pratique, sans qu’aucune décision officielle ne l’enterre.

La leçon est limpide. Le dispositif le plus célèbre de la Silicon Valley n’a pas survécu au moment où la priorité est passée à la performance à court terme. Un dispositif de curiosité ne tient que si la culture du dirigeant le porte.

Sans cette culture, il s’effondre dès la première pression sur les résultats. Ce n’est jamais l’outil qui crée la curiosité, c’est la posture qui le soutient.

Retour de terrain

La boîte à idées qui n’intéressait personne

J’ai accompagné un groupe industriel qui venait de lancer en grande pompe une plateforme de collecte d’idées internes. Des correspondants innovation avaient été nommés, des objectifs chiffrés fixés, une remise de prix annuelle annoncée. Six mois plus tard, la plateforme recevait quelques dizaines de propositions, presque toujours des mêmes personnes, et l’enthousiasme initial était retombé.

En interrogeant les équipes, le constat était net. Les collaborateurs avaient compris que leurs managers de proximité n’avaient ni le temps ni le mandat de donner suite. Le dispositif existait, mais le comportement managérial qui aurait dû l’accompagner manquait. On avait acheté un outil en espérant qu’il remplace une posture.

L’enseignement que j’en tire : aucune plateforme ne crée de la curiosité si les managers ne montrent pas eux-mêmes qu’ils s’intéressent aux idées et qu’ils en font quelque chose. Le dispositif ne précède jamais la posture, il la prolonge.

Ce que la curiosité managériale apporte réellement

Si je critique les dispositifs, ce n’est pas pour minimiser l’enjeu. La curiosité managériale a des effets mesurés, à condition de la comprendre comme une posture et non comme un programme. Voici ce que la recherche établit, en distinguant ce qui est prouvé de ce qui relève de l’observation de terrain.

Plus de créativité et moins de biais

L’étude de terrain de Spencer Harrison de l’INSEAD apporte un résultat précis. En suivant des artisans qui vendaient leurs créations en ligne, les chercheurs ont mesuré qu’une hausse d’un point de curiosité, sur une échelle de sept, était associée à 34 pour cent de créativité en plus. Le chiffre ne dit pas que les curieux sont mécaniquement plus créatifs dans l’absolu, il établit un lien proportionnel entre curiosité et production créative.

La curiosité agit aussi sur la qualité des décisions. En cherchant activement des informations qui contredisent leurs hypothèses, les personnes curieuses tombent moins dans le biais de confirmation, cette tendance à ne retenir que ce qui conforte nos croyances. Elles résistent mieux aux stéréotypes et s’intéressent davantage au point de vue de l’autre. Un manager curieux décide sur une base plus large.

Ce point mérite d’être souligné, car il renverse une crainte courante. On reproche souvent à la curiosité de faire perdre du temps. La recherche suggère l’inverse sur la qualité décisionnelle : en élargissant le champ d’information considéré, la curiosité réduit le risque de décisions prises sur des bases trop étroites. Le temps apparemment perdu à explorer est souvent du temps gagné à ne pas se tromper de direction.

J’ajoute une observation issue de mes missions. Les équipes dirigées par des managers curieux se trompent autant que les autres, mais elles se trompent plus tôt et corrigent plus vite. La curiosité ne supprime pas l’erreur, elle accélère sa détection. Dans un environnement incertain, cette capacité à ajuster rapidement vaut plus qu’une justesse illusoire affichée dès le départ.

Plus de confiance et plus d’adaptabilité

Dans mes accompagnements, j’observe trois effets récurrents chez les managers réellement curieux, que je présente ici comme des constats de terrain et non comme des résultats chiffrés. Le premier touche la relation : un manager qui pose des questions sincères inspire le respect et installe une relation de confiance avec son équipe.

Le deuxième touche la résilience collective. Une équipe habituée à explorer encaisse mieux l’incertitude et la pression extérieure, car elle a appris à transformer l’inconnu en question plutôt qu’en menace. Le troisième touche la performance : la curiosité aide à voir des opportunités là où d’autres ne voient que des obstacles. Ces effets se renforcent dans le temps, ils ne se décrètent pas.

Deux entreprises où la curiosité est une posture, pas un slogan

Certaines entreprises incarnent cette approche par les comportements plutôt que par les dispositifs. Mindvalley, société d’éducation en ligne basée à Kuala Lumpur, consacre une journée d’apprentissage mensuelle où un membre de l’équipe présente un sujet qui le passionne, et chacun restitue régulièrement ce qu’il apprend aux autres. L’apprentissage y est un rythme de vie, pas une obligation contractuelle.

Doist, l’entreprise distribuée derrière les applications Todoist et Twist, recrute explicitement des profils animés par une soif d’apprendre, finance la participation de ses équipes à des conférences et rend sa base de connaissances interne accessible à tous, quel que soit le poste. La curiosité y est une condition d’entrée et un mode de fonctionnement, pas une ligne dans une charte. Dans les deux cas, le comportement précède le dispositif.

De la curiosité individuelle à la curiosité organisationnelle

La curiosité managériale n’opère pas au même niveau selon qu’on parle d’une personne, d’une équipe ou d’une organisation entière. Distinguer ces niveaux évite une confusion fréquente et ouvre une perspective que je crois décisive pour les années à venir.

Trois niveaux qu’il ne faut pas confondre

La recherche distingue plusieurs échelles de curiosité, de l’individu jusqu’à la société. La curiosité individuelle est celle d’une personne, mesurable par les cinq dimensions. La curiosité collective est celle d’une équipe, qui dépend autant de la sécurité psychologique que des traits de chacun. La curiosité organisationnelle est celle d’une entreprise tout entière, inscrite dans ses routines et ses arbitrages.

Ces niveaux ne s’additionnent pas mécaniquement. Une entreprise peut réunir des individus curieux et rester collectivement incapable d’explorer, parce que ses processus punissent l’écart. C’est le piège que j’observe le plus souvent : on recrute des profils curieux, puis on les place dans une structure qui récompense la conformité. La curiosité individuelle s’éteint faute de relais collectif.

Le rôle du manager se situe précisément à la jointure de ces niveaux. Il fait le lien entre la curiosité des personnes et celle de l’organisation. Quand ce relais manque, les meilleurs profils partent ou se résignent, et l’entreprise conserve l’illusion d’une culture curieuse qu’elle a en réalité asséchée.

La curiosité organisationnelle, prochaine ligne de défense face au tout-IA

Je défends ici une conviction personnelle, que je présente comme une prospective et non comme un fait établi. À mesure que l’intelligence artificielle absorbe les tâches d’analyse et de production de réponses, la valeur humaine se déplace vers ce que la machine ne fait pas : poser la bonne question, douter d’une réponse trop lisse, explorer un angle que personne n’a demandé. La curiosité organisationnelle devient une ligne de défense.

Le rapport Future of Jobs 2025 du Forum économique mondial donne un appui à cette intuition. Pendant que 86 pour cent des employeurs anticipent une transformation de leur activité par l’IA, la pensée créative reste classée parmi les compétences humaines les plus recherchées. La machine traite l’information existante, l’humain curieux cherche celle qui manque encore. Cet écart est précisément le territoire de la curiosité.

Une organisation qui délègue tout questionnement à ses outils d’IA se prive de sa capacité à se surprendre elle-même. À l’inverse, une organisation qui cultive la curiosité de ses managers garde la main sur les questions, et donc sur les directions qu’elle explore. Je crois que cette curiosité organisationnelle sera, dans les prochaines années, un facteur de différenciation aussi structurant que l’a été la qualité au siècle dernier.

Le manager, traducteur entre la machine et l’humain

Dans un environnement saturé d’outils d’IA, le manager curieux acquiert une fonction nouvelle. Il devient le traducteur entre ce que la machine produit et ce dont l’organisation a réellement besoin. La machine répond vite et bien à la question posée. Encore faut-il que la question soit la bonne, et c’est là que la curiosité humaine reprend la main.

Je le constate déjà dans mes accompagnements. Les équipes qui tirent le meilleur parti de l’IA ne sont pas celles qui l’utilisent le plus, mais celles dont les managers savent interroger ses réponses. Un dirigeant qui prend pour argent comptant la première sortie d’un outil reproduit ses biais à grande échelle. Un dirigeant curieux la met en doute, la croise, la teste contre le terrain.

Cette compétence ne figure dans aucun cahier des charges technique, et c’est précisément pour cela qu’elle devient rare et précieuse. La curiosité managériale cesse d’être un supplément d’âme pour devenir une compétence critique de l’ère de l’IA. Former les managers à questionner plutôt qu’à exécuter est, je crois, l’un des investissements les plus rentables que puisse faire une organisation aujourd’hui.

Les erreurs à éviter quand on veut installer la curiosité

Beaucoup d’organisations échouent à développer la curiosité managériale non par manque de volonté, mais par excès de méthode. Elles confondent l’envie sincère de progresser avec la multiplication des dispositifs. Voici les erreurs que je rencontre le plus souvent, et qui transforment une bonne intention en gâchis de ressources.

Confondre l’outil et la posture

La première erreur consiste à croire qu’un outil remplacera un comportement. On déploie une plateforme d’idées, on nomme des correspondants, on planifie des ateliers, et l’on s’étonne que rien ne change en profondeur. L’outil peut soutenir une posture existante, il ne la crée jamais. Quand le management ne porte pas la curiosité, le dispositif devient un théâtre.

La deuxième erreur, plus subtile, consiste à transformer la curiosité en obligation mesurée. Inscrire la curiosité dans une grille d’évaluation produit de la mise en scène : les collaborateurs apprennent à paraître curieux aux moments où on les regarde. La curiosité authentique, elle, se manifeste surtout quand personne ne note.

Recruter des curieux puis brider leur curiosité

La troisième erreur est sans doute la plus coûteuse. Les entreprises recherchent de plus en plus des profils curieux, jusqu’à en faire un critère de recrutement affiché. Puis elles les intègrent dans des équipes où l’initiative est encadrée, où poser trop de questions ralentit, où l’écart se paie. Le décalage entre la promesse du recrutement et la réalité du poste génère de la frustration et du départ.

Recruter pour la curiosité n’a de sens que si l’organisation est prête à laisser cette curiosité s’exercer. Sinon, on attire des personnes que l’on va décevoir, et l’on dégrade sa marque employeur au passage. La cohérence entre ce que l’on promet à l’embauche et ce que l’on autorise ensuite est une condition de crédibilité, pas un détail de processus.

Comment développer une vraie curiosité managériale

Reste la question pratique. Si le dispositif ne suffit pas, que faire ? La réponse tient en un déplacement du regard : travailler le comportement du dirigeant avant de penser au système. Voici un résumé des leviers de développement de la curiosité que je privilégie dans mes missions.

Commencer par le comportement du dirigeant

Le premier levier est l’exemplarité. Un dirigeant qui pose des questions ouvertes, qui dit ne pas savoir, qui s’intéresse réellement aux métiers de ses équipes, envoie un signal plus puissant que n’importe quelle plateforme. La curiosité se transmet par imitation, pas par injonction.

Le deuxième levier est l’autorisation. La tolérance au stress, cette dimension clé de la curiosité, ne se développe que dans un environnement où l’erreur exploratoire n’est pas punie. Si chercher coûte cher en cas d’échec, personne ne cherche. Le rôle du manager est de réduire le coût ressenti de l’exploration.

Donner du temps et un cadre, pas un process

La curiosité a besoin de conditions matérielles : du temps pour sortir du quotidien et s’inspirer, un lieu pour réfléchir avec ses collègues, une volonté personnelle de chercher de nouvelles tendances et de se former. Ces conditions ne sont pas un dispositif au sens où je le critique, parce qu’elles libèrent au lieu de contraindre.

La nuance est subtile mais décisive. Donner à un manager le temps et l’autorisation d’explorer relève de la posture. Lui imposer un quota d’idées à produire relève du process qui tue la curiosité. Le même geste apparent peut nourrir ou éteindre, selon qu’il ouvre un espace ou ferme une contrainte.

Réduire le coût de la question

Dans la plupart des organisations, poser une question coûte quelque chose. Cela peut signaler une ignorance, ralentir une réunion, exposer celui qui interroge. Tant que ce coût social reste élevé, la curiosité se tait, quels que soient les discours. Le travail du manager consiste à rendre la question gratuite, voire valorisée.

Cela passe par des gestes simples et répétés. Remercier celui qui pose une question difficile plutôt que de la traiter comme une interruption. Reconnaître publiquement quand une question a évité une erreur.

Montrer soi-même que l’on ne sait pas, régulièrement, sans dramatiser. Ces micro-comportements installent une norme où chercher devient légitime, et cette norme vaut tous les dispositifs réunis.

Curiosité managériale et recrutement, une promesse à tenir

La curiosité est devenue un argument de recrutement. De plus en plus d’entreprises cherchent des candidats curieux, dans tous les métiers, du marketing à la maintenance. Cette tendance est saine, à condition de comprendre ce qu’elle engage côté employeur.

Détecter la curiosité en entretien

Repérer un candidat curieux ne se résume pas à lui demander s’il l’est. Les cinq dimensions offrent une grille plus fine. On peut explorer l’exploration joyeuse en interrogeant les sujets que la personne creuse hors de son travail, la sensibilité au manque en observant comment elle réagit face à un problème non résolu, la tolérance au stress en l’écoutant raconter une situation d’incertitude qu’elle a traversée.

Connaître ces dimensions permet aussi de recruter une diversité de curiosités plutôt qu’un seul profil. Une équipe a besoin d’explorateurs joyeux et de creuseurs tenaces, de curieux sociaux qui captent les signaux humains et de profils qui osent le risque. La curiosité n’est pas un trait unique à cocher, c’est un éventail à composer.

Le piège de la promesse non tenue

Recruter sur la curiosité crée une attente. Le candidat curieux s’attend à un environnement où il pourra explorer. Si la réalité du poste le contredit, l’entreprise a vendu une promesse qu’elle ne tient pas, et le coût se paie en désengagement puis en départ. J’ai vu des organisations attirer d’excellents profils curieux, puis les perdre en moins de deux ans faute d’espace pour exercer ce qu’on était venu chercher chez eux.

La curiosité managériale est ici la clé de voûte. C’est le manager qui, au quotidien, tient ou trahit la promesse faite à l’embauche. Une marque employeur qui mise sur la curiosité sans manager curieux pour l’incarner construit sa propre déception. La cohérence entre le discours de recrutement et l’expérience réelle de travail est, là encore, une affaire de posture avant d’être une affaire de dispositif.

Mesurez la curiosité de vos managers

Vous voulez savoir où en sont réellement vos managers ? Évaluez leur posture dimension par dimension avec la matrice de la curiosité, mon outil de diagnostic des cinq dimensions pour bâtir un plan de développement fondé sur les comportements.

Comment je peux vous aider à maîtriser la curiosité managériale

Travailler la curiosité managériale demande d’agir sur les comportements et la culture, pas seulement d’installer des outils. C’est précisément le terrain sur lequel j’interviens auprès des dirigeants et de leurs équipes.

Conférences et ateliers sur la curiosité

J’anime des conférences et des ateliers qui partent de la science de la curiosité pour la traduire en postures concrètes. L’objectif n’est pas de vendre un dispositif de plus, mais d’outiller les managers pour qu’ils deviennent eux-mêmes le moteur de la curiosité de leurs équipes.

Ces interventions s’appuient sur des exemples réels, des exercices de questionnement et le modèle des cinq dimensions. Je cherche à provoquer un déclic durable plutôt qu’un enthousiasme de séminaire qui retombe le lundi suivant. Un manager qui repart avec deux ou trois comportements qu’il va réellement changer vaut mieux qu’une salle qui a applaudi sans rien modifier.

Diagnostic et accompagnement des équipes

À partir du modèle des cinq dimensions, j’accompagne les organisations dans un diagnostic de leur curiosité managériale, puis dans la construction d’un plan de développement réaliste. Je travaille sur ce qui change vraiment les comportements, et non sur ce qui se contente de cocher une case dans un rapport annuel.

Ce diagnostic révèle souvent des surprises. Des équipes qui se croyaient peu curieuses découvrent qu’elles le sont, mais qu’aucun espace ne le permet. Des managers persuadés d’encourager la curiosité réalisent qu’ils la freinent par des réflexes invisibles. Mettre des mots et des mesures sur ces écarts est la première étape pour les corriger, et c’est précisément là que mon regard extérieur apporte le plus de valeur.

Conclusion : la curiosité managériale est un comportement, pas un programme

La curiosité managériale ne se résume pas à une ligne dans une charte ou à une plateforme d’idées. Elle vit dans la façon dont un dirigeant pose des questions, accueille la contradiction et accepte de ne pas tout savoir. Les chiffres le confirment : l’écart entre les dirigeants qui disent l’encourager et les collaborateurs qui le vivent reste béant, et il ne se comblera pas avec un dispositif de plus.

Si je devais résumer ma conviction en une phrase, ce serait celle-ci : ritualiser la curiosité, c’est risquer de l’éteindre, alors que l’incarner, c’est la propager. La vraie curiosité managériale commence le jour où le dirigeant cesse de vouloir l’installer chez les autres et décide de la pratiquer lui-même.

Questions fréquentes sur la curiosité managériale

Quelle est la différence entre curiosité et curiosité managériale ?

La curiosité est un trait humain général, l’envie de chercher du nouveau. La curiosité managériale est sa traduction dans la posture d’un dirigeant : poser des questions ouvertes, accueillir les idées des autres et apprendre en continu pour mieux décider et stimuler l’innovation. C’est une compétence professionnelle observable, pas seulement une qualité personnelle.

Peut-on mesurer la curiosité d’un manager ?

Oui, en s’appuyant sur le modèle des cinq dimensions de Todd Kashdan : exploration joyeuse, sensibilité au manque, tolérance au stress, curiosité sociale et recherche de sensations. Évaluer ces dimensions permet de comprendre quel type de curiosité un manager mobilise et lesquelles il pourrait développer. La mesure sert le diagnostic, pas la sanction.

Un programme d’innovation suffit-il à créer de la curiosité ?

Non, et c’est souvent l’inverse. Une boîte à idées ou un programme d’innovation ne fonctionne que si les managers incarnent eux-mêmes la curiosité et donnent suite aux propositions. Sans cette posture, le dispositif se vide de sa substance, comme l’a montré l’érosion du programme des 20 pour cent de temps chez Google après 2011.

Comment développer la curiosité managériale dans une équipe ?

En commençant par le comportement du dirigeant plutôt que par un outil. Poser des questions ouvertes, assumer de ne pas tout savoir, autoriser l’erreur exploratoire et donner du temps pour s’inspirer sont les leviers les plus efficaces. La curiosité managériale se transmet par l’exemple bien plus que par l’injonction ou l’évaluation.

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