La conquête spatiale a changé de nature en une génération. Mission gouvernementale destinée à repousser l’horizon de l’humanité, elle est devenue un marché où s’affrontent milliardaires, entrepreneurs, start-ups et équipes scientifiques. J’avais consacré à ce basculement un grand format de mon émission Innovation Weekly, au moment où le Google Lunar XPRIZE s’achevait sans vainqueur.
Je reprends ici ce que cet épisode révélait, en le replaçant dans la durée : le rôle des prix d’innovation, la course des milliardaires, leur guerre d’ego et l’arrivée des start-ups. Ces quatre mouvements disent beaucoup de la manière dont une industrie entière peut changer de main, et les dirigeants d’autres secteurs ont intérêt à les regarder de près.
| L’ANCIEN MODÈLE | LE BASCULEMENT | LA LEÇON |
|---|---|---|
| Une affaire d’ÉtatsLa conquête spatiale a longtemps été réservée à quelques grandes agences gouvernementales, seules capables de financer les lanceurs, les satellites et les missions habitées. | Un marché privéDes prix d’innovation comme ceux de la fondation XPRIZE ont ouvert la voie à des entreprises privées, financées par des milliardaires, des investisseurs et des contrats publics, puis à des start-ups qui cassent les prix. | Un prix bien posé change une industrieUn objectif ambitieux, public et doté d’une récompense attire des équipes que personne n’aurait financées. Les entreprises peuvent s’inspirer de ce mécanisme pour ouvrir leurs propres défis. |
XPRIZE, les prix qui ont ouvert la conquête spatiale au privé
La fondation XPRIZE organise des compétitions dotées de prix pour encourager des développements technologiques utiles à l’humanité. Dans la conquête spatiale, deux de ses prix ont joué un rôle décisif : l’Ansari XPRIZE, qui a prouvé qu’une équipe privée pouvait aller dans l’espace, et le Google Lunar XPRIZE, qui visait la Lune.
L’Ansari XPRIZE, le premier pas privé dans l’espace
L’Ansari XPRIZE, doté de 10 millions de dollars, demandait de construire un vaisseau habité et réutilisable capable d’emmener trois personnes à 100 kilomètres d’altitude, deux fois en deux semaines, avec des fonds uniquement privés. Le 4 octobre 2004, Mojave Aerospace Ventures l’a remporté avec SpaceShipOne.
Selon la fondation XPRIZE, ce prix a déclenché l’industrie spatiale commerciale et ouvert la voie à des entreprises comme Virgin Galactic, SpaceX et Blue Origin. D’autres prix ont suivi dans des domaines très différents, de l’océan à la santé, sur le même principe d’un objectif public et d’une récompense.
Le Google Lunar XPRIZE, achevé sans vainqueur
Le Google Lunar XPRIZE, doté de 30 millions de dollars et lancé en 2007, demandait de poser un engin privé sur la Lune, de le déplacer sur 500 mètres et de transmettre des vidéos en haute définition. Prolongé plusieurs fois, il s’est achevé en 2018 sans lauréat du grand prix, aucune équipe n’étant prête à temps.
Je racontais cette fin de compétition et ses conséquences dans cet épisode spécial d’Innovation Weekly.
Un échec qui a relancé la conquête spatiale
Un prix sans vainqueur peut tout de même réussir. Selon la fondation XPRIZE, le Google Lunar XPRIZE a suscité plus de 420 millions de dollars d’investissements privés et fait naître des entreprises en Inde, en Malaisie, en Israël et en Hongrie. L’équipe japonaise HAKUTO, associée à l’agence spatiale japonaise JAXA, en est un exemple.
Le prix a surtout changé le paysage de l’exploration. Jusqu’aux années 2000, seules quelques grandes agences gouvernementales pouvaient prétendre aller dans l’espace : la NASA, l’Agence spatiale européenne, Roscosmos, le CNES ou la JAXA. Désormais, des entrepreneurs, des ingénieurs et des innovateurs du monde entier relèvent ce défi.
La course à l’espace des milliardaires
Une fois la porte ouverte par les prix d’innovation, quelques milliardaires se sont lancés dans la conquête spatiale avec leurs propres entreprises. Chacun y a apporté son style, ses obsessions et sa fortune, au point que la presse a parlé d’une ruée vers l’or des magnats, très majoritairement américaine.
Richard Branson et Virgin Galactic, le grand-père original
Virgin Galactic se présente comme la première ligne spatiale commerciale, et Richard Branson en a fait l’une des marques les plus visibles du secteur. Son activité de vols suborbitaux pour touristes fortunés s’appuie sur l’héritage de SpaceShipOne, le vaisseau vainqueur de l’Ansari XPRIZE, conçu par Mojave Aerospace Ventures et la société Scaled Composites.
Le groupe avait aussi lancé Virgin Orbit, qui mettait en orbite de petits satellites grâce à une fusée larguée depuis un Boeing surnommé Cosmic Girl. Virgin Orbit a cessé ses activités en 2023, un rappel que l’espace privé reste un marché brutal, même pour les grands noms.
Paul Allen et Stratolaunch, l’astronaute frustré
Paul Allen, cofondateur de Microsoft, avait créé Stratolaunch pour proposer, comme Virgin Orbit, des lancements depuis un avion porteur. L’appareil, développé par Scaled Composites, était le même constructeur qui avait conçu l’avion porteur de SpaceShipOne. Quand je vous dis que tout a changé avec XPRIZE !
Paul Allen est mort en 2018, peu après le tournage de mon épisode, et le projet a depuis changé de mains et d’objectif.
Yuri Milner et Breakthrough Initiatives
Yuri Milner, investisseur d’origine russe connu pour ses participations dans les grandes plateformes numériques, finance Breakthrough Initiatives. Ce programme veut notamment envoyer de minuscules sondes vers d’autres étoiles et chercher des signes de vie ailleurs, autrement dit trouver des gens à qui parler.
Son approche diffère de celle des autres milliardaires. Il finance de la recherche fondamentale plutôt qu’une entreprise de lancement, ce qui en fait davantage un mécène qu’un concurrent.
Elon Musk et SpaceX, le cousin un peu cinglé
L’objectif affiché de SpaceX est de permettre à l’espèce humaine de s’établir sur d’autres planètes. Après avoir abîmé celle-ci, autant aller voir ailleurs, et pour Elon Musk, c’est Mars ou rien. Pour financer ce rêve, SpaceX s’appuie sur des contrats avec la NASA et sur ses lanceurs réutilisables.
La famille Falcon, puis la Falcon Heavy, l’une des fusées les plus puissantes jamais lancées, ont fait de SpaceX le transporteur de référence. Le réemploi des lanceurs a changé l’économie du secteur, en faisant baisser le coût d’accès à l’orbite pour tous les clients.
Jeff Bezos et Blue Origin, celui qui voulait la plus grosse
Jeff Bezos finance Blue Origin, son projet personnel, en vendant une partie de ses actions Amazon. L’entreprise développe elle aussi un lanceur réutilisable, New Glenn, et propose des vols suborbitaux. Même sur Mars, vous pourrez peut-être un jour vous faire livrer bio.
La guerre des egos dans la conquête spatiale
La compétition entre ces milliardaires a pris une tournure très personnelle. SpaceX et Blue Origin se sont affrontés devant les tribunaux et à coups d’annonces de fusées toujours plus grandes. Cette surenchère dit beaucoup de la manière dont un marché naissant se structure autour de quelques fondateurs plutôt qu’autour d’institutions.
Des procès et une surenchère de fusées
SpaceX et Blue Origin se sont disputé le droit d’utiliser le pas de tir historique des missions Apollo, que SpaceX a obtenu. SpaceX a ensuite contesté le brevet de Blue Origin sur l’atterrissage des lanceurs en mer, et le brevet a été remis en cause. Vanité des vanités.
Les deux entreprises se sont ensuite répondu à coups d’annonces : à chaque nouvelle fusée de Blue Origin répondait une fusée plus grande chez SpaceX. Ces deux-là ont manifestement quelque chose à compenser.
Pendant ce temps, en France
Aux États-Unis, la course à l’espace est devenue une course à l’ego. En France, au même moment, les milliardaires se mesuraient à coups de musées : Bernard Arnault avec la Fondation Louis Vuitton, François Pinault avec son musée d’art contemporain à la Bourse de commerce.

Cette comparaison n’enlève rien au mécénat culturel. Elle montre simplement que les fortunes américaines ont choisi de financer une industrie, quand les fortunes françaises ont surtout financé un patrimoine.
L’ère des start-ups spatiales
La conquête spatiale n’appartient plus seulement aux milliardaires : des start-ups proposent désormais de mettre de petits satellites en orbite pour une fraction du prix des grands lanceurs. Des accélérateurs spécialisés dans l’aérospatial les accompagnent, y compris en France, et des passionnés ont construit des entreprises entières sur leur temps libre.
Rocket Lab, le disrupteur qui se fait disrupter
Rocket Lab a réussi en 2018 son premier vol orbital avec Electron, une petite fusée conçue pour les petits satellites. L’entreprise a proposé des lancements dédiés à un prix bien inférieur à celui d’un grand lanceur, ce qui en fait un concurrent direct de SpaceX sur ce segment.
Le disrupteur se fait disrupter : SpaceX, qui avait cassé les prix des agences, voit à son tour des acteurs plus petits attaquer le bas du marché. Le mécanisme est exactement celui que décrit la théorie de l’innovation disruptive.
Interorbital et les passionnés du soir et du week-end
Interorbital a commencé comme un projet du soir et du week-end pour un couple de passionnés, Roderick et Randa Milliron, qui ont longtemps développé leur projet en gardant leur emploi. Ils se sont lancés à plein temps en participant au Google Lunar XPRIZE au sein de l’équipe Synergy Moon.
Le premier XPRIZE a vraiment donné des vocations à des passionnés qui voulaient inscrire leur nom dans la conquête spatiale. Un peu comme Martin Eberhard et Marc Tarpenning, qui ont fondé Tesla avant d’en être écartés, et qui ont montré qu’il était possible de créer une marque automobile en venant d’ailleurs.
Les accélérateurs et la réponse européenne
L’aérospatial a ses accélérateurs, comme Starburst, fondé par François Chopard, qui accompagne des start-ups de l’aérospatial et dont Paris était l’une des implantations à l’époque de mon émission. En Europe, la réponse passe aussi par les propositions de politique publique, comme celles de l’Institut Montaigne dans son rapport « Espace : l’Europe contre-attaque ? ».
Ce rapport plaide pour davantage de coopération entre États, de technologies, de préférence européenne, de budget et de gouvernance européenne. Pendant que les Américains transformaient l’espace en marché, l’Europe produisait surtout des propositions.
Prix d’innovation, accélérateur ou partenariat : quel modèle pour votre entreprise
La conquête spatiale offre trois modèles qu’une entreprise peut transposer pour ouvrir son innovation : le prix d’innovation, qui lance un défi public, l’accélérateur, qui accompagne des jeunes entreprises, et le partenariat avec des start-ups, qui achète leurs solutions. Le choix dépend de votre problème et de votre capacité à intégrer les résultats.
Comparer les trois modèles
Trois critères départagent les modèles : le type de problème, l’investissement et le risque principal. Le tableau ci-dessous les croise pour vous aider à choisir sans supposer qu’un modèle convient à toutes les entreprises ni qu’il faille copier les géants du spatial.
| Modèle | Problème adapté | Investissement | Risque principal |
|---|---|---|---|
| Prix d’innovation | Un défi précis et mesurable que personne ne sait encore résoudre | La récompense et l’organisation du concours | Aucun vainqueur, ou une solution que l’entreprise ne sait pas intégrer |
| Accélérateur | Un domaine où l’entreprise veut repérer de jeunes pousses | Un programme, des locaux et du temps d’experts | Un vivier de start-ups sans lien avec la stratégie |
| Partenariat avec des start-ups | Un besoin identifié qu’une solution existante peut couvrir | Des contrats et un sponsor interne | Des projets pilotes qui ne passent jamais à l’échelle |
Les signaux qui doivent guider votre choix
Certains signaux montrent qu’un modèle ouvert, inspiré de la conquête spatiale, vous apporterait davantage qu’un projet interne de plus. Quand plusieurs apparaissent ensemble, la question devient celle du modèle à choisir, prix, accélérateur ou partenariat, plutôt que celle de l’ouverture elle-même.
Voici ceux que je repère le plus souvent :
- un problème que vos équipes n’arrivent pas à résoudre depuis plusieurs années
- un marché où de jeunes entreprises cassent les prix
- des compétences clés qui manquent en interne
- des projets pilotes nombreux qui n’aboutissent jamais
- et une direction prête à rendre public un défi ambitieux
Comprendre la mécanique de la disruption
Vous voulez savoir si votre secteur vit le même basculement que l’espace ? Découvrez la différence entre innovation radicale et innovation disruptive et identifiez la stratégie qui menace votre marché.
Comment je peux vous aider à tirer les leçons de la conquête spatiale
J’utilise la conquête spatiale comme cas d’école pour aider les directions à comprendre comment une industrie change de main. Deux formats répondent à deux besoins : une conférence sur les nouveaux entrants et les prix d’innovation, et un atelier pour concevoir votre propre défi ouvert.
Une conférence sur les industries qui changent de main
Ma conférence montre, à partir de cas comme la conquête spatiale, comment des prix d’innovation, des milliardaires et des start-ups bousculent des acteurs installés. Elle aide vos équipes à repérer les signaux d’un basculement comparable dans votre secteur, avant qu’il ne soit trop tard pour réagir.
Les formats possibles sont présentés sur ma page de conférencier en innovation.
Un atelier pour concevoir votre défi ouvert
En atelier, je travaille avec vos équipes sur un problème que vous n’arrivez pas à résoudre seuls, puis je le formule avec eux comme un défi ouvert : objectif mesurable, règles, récompense et capacité d’intégration du résultat. L’atelier aboutit à un choix argumenté entre prix, accélérateur et partenariat.
Pour aller plus loin sur ces signaux, je détaille comment anticiper la disruption d’un marché dans un article dédié.
En conclusion, la conquête spatiale montre comment une industrie change de main
Un prix bien posé a suffi à ouvrir l’espace aux entreprises privées. Les milliardaires ont suivi, avec leurs egos, puis les start-ups ont commencé à casser les prix de ceux qui avaient cassé les prix des agences.
Cette histoire dépasse l’aérospatial. Elle montre ce qui arrive quand un défi public attire des équipes que personne n’aurait financées, et c’est la leçon la plus utile de la conquête spatiale.
Questions fréquentes sur la conquête spatiale privée
Qu’est-ce que le XPRIZE ?
La fondation XPRIZE organise des compétitions dotées de prix pour encourager des avancées technologiques utiles à l’humanité. Dans l’espace, l’Ansari XPRIZE, gagné en 2004 par SpaceShipOne, a ouvert la voie au vol habité privé, et le Google Lunar XPRIZE visait la Lune.
Le Google Lunar XPRIZE a-t-il été gagné ?
Non. Lancé en 2007 et doté de 30 millions de dollars, il s’est achevé en 2018 sans lauréat du grand prix. Il a toutefois suscité plus de 420 millions de dollars d’investissements privés selon la fondation, et fait naître des entreprises dans plusieurs pays.
Quelles sont les principales entreprises privées de la conquête spatiale ?
Les plus visibles sont SpaceX d’Elon Musk, Blue Origin de Jeff Bezos et Virgin Galactic de Richard Branson. Des start-ups comme Rocket Lab se sont spécialisées dans le lancement de petits satellites, à un prix bien inférieur à celui des grands lanceurs.
Comment une entreprise peut-elle s’inspirer des prix d’innovation ?
Elle peut formuler un problème précis comme un défi public, avec un objectif mesurable, des règles et une récompense. Le prix attire des équipes extérieures que l’entreprise n’aurait pas financées, à condition qu’elle prévoie dès le départ comment intégrer la solution gagnante.




